L'âne et le paysan

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Un chemin aride et escarpé, seulement balayé par les vents et les rayons d’un soleil ardent.

Un pays de souffrance et de solitude, qui n’offre que peu d’abris et de haltes propices, aux épanchements, au repos et à la douceur d’une onde transparente.

 

Un âne que guide un paysan épuisé.

Une âne qui ne regarde même pas où il met les sabots.

Un âne qui semble avoir oublié, et son nom et sa contrée.

 

Le voyage est long encore et l’issue incertaine, de l’auberge accueillante au ravin escarpé. À ce jour, rien de rien, ne promet que le but désigné sera atteint jamais.

 

Un âne et un paysan, qui avancent de concert, plus par habitude que par besoin, plus par réflexe que par nécessité.

 

L’âne rêve encore, il est jeune, il est aguerri, mais il est perdu dans ses propres délires, d’étables mirifiques et de son abondant. Il croit de manière irréelle, qu’il suffit de penser pour tout concrétiser. Il s’obstine à rester hors du monde, faute d’oser affronter son destin : celui d’un âne certes, mais ni plus ni moins essentiel que celui d’un dragon ou d’une fée. Lui est obsédé par l’idée qu’il n’est presque rien, que le monde qui l’entoure n’a pas besoin de sa présence incarnée, que le jour peut bien se lever sans qu’il ne soit plus là.

 

Le paysan tient la bride, il ne la lâche pas. Il n’a pas de nécessité à maintenir ce baudet, au licol et serré, sur ses gardes tout le temps, de peur de le perdre ou de l’oublier. Il le fait pourtant, par devoir, par sécurité ; la sienne ou celle de l’animal. Lui a déjà assez à s’occuper pourtant, avec les autres bêtes de la ferme, la moisson desséchée, sa propre famille qui ne le voit plus, à cause de ce périple éloigné.

 

Un âne et un paysan, qui traversent un pays aussi grand que leurs vies, fait de surprises et de renoncement, de retrouvailles et de pertes, d’incompréhension et de fous rires.

 

Un âne et un paysan qui se sentent liés, par ce qu’ils ont vécu, par ce qu’ils ont partagé, par ce qu’ils estiment devoir continuer.

 

Un âne et un paysan qui ne le savent pas encore, mais tournent en rond maintenant ; l’un tire trop à gauche, l’autre pas assez. Ils s’entraînent mutuellement dans un cul de sac assuré.

 

Alors que faire, que dire pour les aider ?

 

Leur montrer l’évidence : le soleil qui va se coucher, la nuit qui va s’avancer, l’égarement prévisible et permanent, qui les verra tous deux perdus, dans un corps à corps malsain.

Les forcer à une halte, là, tout de suite sur ce rocher, malgré les aspérités, malgré sa taille immense, et surtout

 

car il cache un trésor en son sein : un source vivifiante et belle, un miracle de jouvence et de générosité.

 

Il faut s’asseoir, il faut se poser, cesser cette marche démente, qui ne satisfait, ni l’un, ni l’autre.

Oui, il y a la nécessité d’avancer ; mais pas n’importe quel prix.

Oui, il y a de quoi être effrayé, de ce paysage désolé ; mais à rêver sans trêve, on passe à côté de la vérité.

 

Que le monde n’est pas tel qu’il paraît.

Que les oasis fantasmés ne sont pas ceux qui vont régénérer.

Qu’une caravane où seuls deux êtres sont parties ne franchira sûrement pas l’erg et son immensité.

 

Un paysan et son âne, qui comprendront alors

que trouver sa voie implique d’écouter, les remarques de l’un, les songes de l’autre,

pour construire ensemble, mais séparés, les conditions de la réussite assurée ;

que déchiffrer une carte nécessite, de l’intuition et du ressenti, sans passer forcément par les coups de fouets et les cris ;

que sortir de ce labyrinthe de doutes et d’angoisse demande d’accepter

 

d’entendre les peurs, de croire aux monstres,

d’affronter ces heures sombres et de les dépasser,

de comprendre que la boussole n’est rien d’autre que la confiance retrouvée

 

en ce que l’on est,

en ce que l’on pourrait,

 

que l’échec n’est pas la fin, mais le début d’un apprentissage, pour grandir et révéler, la force qui tous nous habite et nous pousse sans arrêt, à aller de l’avant,

malgré les tempêtes,

malgré les faibles provisions,

malgré la fatigue et les gnons,

 

comme un paysan et un âne,

qui vont soudain découvrir

 

qu’ils s’aimaient et se respectaient, sans même se l’avouer.

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