La courtisane

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Elle est superbe, il n’y a pas d’autres mots. Un port altier, un front dégagé, deux yeux sombres qui vous hypnotisent d’entrée, et une cascade de cheveux noirs de jais.

En ce jour particulier, elle est vêtue d’une robe pourpre, bordée d’un liséré de dentelle blanche. Elle ne sait pas pourquoi elle l’a choisie, mais c’est ainsi qu’elle le sentait : classe et sensualité, pour célébrer sa beauté.

Elle ne prend plus garde aux regards qui ourlent ses pas : ceux concupiscents qui ne voient en elle qu’une proie ; ceux déférant qui reconnaissent sa supériorité dans l’art d’aimer ; ceux jaloux qui voudraient bien se l’approprier mais ne sont même pas en mesure de lui baiser les pieds.

Elle avance, détachée de cette haie de curieux, sereine et sûre de sa destination : la plus haute marche, le palais le plus exquis, le sommet, en une évidence accomplie.

 

Et pourtant, en cette journée, elle a perçu une anomalie, un détail bancal dans sa marche impériale. Elle n’a pas tout de suite compris de quoi il s’agissait ; un rire d’enfant émerveillé ? Un gloussement de pintade malapprise ? Une ombre sur son front ?

Elle a froncé les sourcils, tendu son oreille, ouvert son intuition, puis attendu le résultat de ses investigations. Et elle a sursauté.

 

Beau comme un dieu déchu, intense comme un orage d’été, nonchalant ainsi qu’elle l’était, plus même, sensiblement : ce jeune homme là-bas, qui ne la considère même pas. Elle le voit, elle l’observe maintenant. Il joue avec un chat roux ! Alors qu’elle parade ! Alors qu’elle est à son apogée ! Lui s’en désintéresserait ? Une pure provocation !

Elle appelle son page d’un ordre tranchant, lui intime d’aller quérir l’identité de ce manant.

Le serviteur s’exécute avec empressement, se présente à l’inconnu, détaille l’objet de sa mission.

Le jeune homme lève un sourcil. Il sourit, puis lance un clin d’œil à la courtisane effarouchée. Elle… Non ? Si ! Elle a rougi, et ne serait-ce sa parure de sang, elle se serait trahie.

Elle a poursuivi son trajet, troublée il est vrai, par cette irruption d’espièglerie dans sa cérémonie, sa parade en majesté. Puis elle a mis en œuvre son plus redoutable talent : son esprit acéré, rompu à toutes les joutes et tous les combats, qui l’a mené jusqu’ici sans faillir ni regimber. Elle a écrit une lettre, à charge de la délivrer à cet insolent avéré. Elle n’a pas mis mille mots, juste une invitation à souper.

 

La correspondance a traversé la ville, atteint son destinataire et s’est fichée en plein dans sa curiosité. Ce dernier a accédé à la requête, sans plus de façons.

 

Les bougies sont allumées, les rideaux tirés, la table mise et le lit chauffé.

 

Le jeune homme pénètre dans la cour d’une demeure qu’ils sont nombreux à avoir souhaité investir. Il ne s’est pas fardé, gardant le visage nu. Un jabot de dentelle orne son plastron, une chemise de flanelle l’habille légèrement. Il accède au vestibule, se déleste de son épée. Et il attend que s’annonce la maîtresse de maison.

 

Elle arrive par l’escalier, d’un pas chaloupé et gracieux. Elle ne porte pas de perruque, juste ses cheveux noués par un ruban. Elle sourit de le voir, et accentue ses balancements. Sa robe claire et presque transparente ne laisse que peu de place à l’imagination. Elle juge qu’elle a déjà gagné le droit de décider ce qu’elle fera de lui, selon son bon plaisir et sa volonté.

 

Lui ne laisse rien paraître encore, une simple fossette à la joue indique qu’un sourire s’esquisse déjà. Il la salue, avec révérence bien sûr. Il n’est pas sot, il connaît les règles des duels galants, à la perfection.

 

Les deux amants d’un soir s’engagent en direction du salon.

 

Elle s’arrête alors, hésite du moins, le regarde, et bifurque en direction de la chambre à coucher.

Il ne faillit pas. Il lui prend la main, avec galanterie et la porte à sa bouche, pour un baiser frôlé.

 

Les portes de la chambre sont à peine refermées que les vêtements ont été déchirés, les peaux nues offertes aux caresses, le lit pris d’assaut. Nul besoin de détailler le ballet d’alcôve qui s’en suit, là n’est pas la vraie joute, juste une mise en train.

 

Le souper est servi.

 

Ils ont l’un et l’autre les joues rougies, la langueur du plaisir assouvi, la satisfaction du devoir accompli.

 

Les mots commencent à fuser, la parole à se délier. Elle, la conteuse de talent, déploie ses séductions, ronronnement et feulement alternés. Lui badine un peu, esquive avec facilité, renvoie un bon mot.

 

C’est un délice de discussion, un bonheur d’échanges et de vérités. Le niveau est stratosphérique, les participants aux nuées.

 

Un silence enfin.

 

L’évidence qui survient.

 

Ils se sont trouvés et ne se quitteront plus. Unis par la chair, séduits par l’esprit.

 

Le couple parfait.

 

Ce qui vous attend, en miroir, assurément. Ne soyez pas si pressée, il a déjà pris sa faction sur votre trajet. Ouvrez vos sens et vous le distinguerez.

 

Préparez-vous, c’est ainsi et c’est mérité.

 

Félicitée assurée pour l’éternité.

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