L'arène

Une enceinte magnifique, de pierres claires et ouvragées ; trois niveaux élevés, des sculptures de tous côtés : cette arène est un château.

La foule s’y presse en masse, les cris et les chants fusent de partout, expressions de joie et d’excitation, de jeux et de combats, de distraction et d’oubli. Ils viennent tous à cet endroit, pour rayer de leurs mémoires les jours durs et longs, la maigre pitance et le labeur infini. Ils viennent là, pour le voir, lui.

 

Ce taureau furieux.

Noir comme la nuit, fort comme un guerrier, vif comme le feu.

Pour le moment, il patiente dans sa prison de fer et de bois, sombre et triste, sous les gradins cachée. Il ne peut rien faire d’autre que tourner sur place, cogner ses cornes contre les murs, déjà griffés de tant de frustrations. Il mugit, en vain. Personne ne lui répond.

Son troupeau ? Envolé.

Ses enfants ? Dispersés.

Ses marais ? Disparus.

Seules restent cette solitude et cette fureur d’avoir été ainsi mis au rebut, de n’être plus qu’un jouet à la face d’un monde qu’il ne comprend pas, qu’il exècre et qu’il rejette déjà.

Alors il attend, faute de solution, pour ne pas s’épuiser en vain contre des fantômes qu’il connaît trop bien : le regret et la tristesse ; de ne pas avoir su combien les temps qu’il passait dans cette nature étaient bénis, de ne pas avoir empli son esprit d’assez de souvenirs et d’images belles et claires ; de ne pas avoir saisi la fugacité de l’instant et le pur bonheur de l’éphémère.

 

Un bruit dans le couloir vient interrompre ses pensées. Un homme, ou une machine ? De cette engeance qui ne sait rien faire d’autre que voler et détruire, tout ce qu’elle touche, tout ce qu’elle prend ; incapable non plus d’une vision supérieure, engluée dans cette chair en une prison sourde et aveugle pour permettre de s’ouvrir à plus grand, plus beau, meilleur aussi.

L’homme est massif, couvert de cuir et de chaînes, une lance à la main. Il observe le taureau, en un miroir de sa condition : limité et contraint.

Il se décide alors : il tire la lourde grille et s’écarte un peu. Un pas, puis deux.

Il fait bien.

 

Le taureau fonce d’un jet, en une charge libératrice et soudaine, qui emporte tout ce qui pourrait l’arrêter. Les seaux qui traînaient sur le sol, les ballots posés là. Il manque même de piétiner un groupe de jeunes filles qui s’entassaient dans un recoin.

Il court, comme si sa vie en dépendait, comme si l’issue de cette cavalcade l’emmenait vers demain. Vers cette lumière surtout, cet éclat vif et blanc qu’il aperçoit au fond du couloir, presque trop brillant pour ses yeux fermés si longtemps.

Il s’en rapproche, il sent cette nouvelle chaleur, l’odeur du sable brûlant. Il s’y jette, la traverse et s’y perd complètement.

 

Le taureau s’est arrêté. Il est perdu.

 

Trop de bruits, trop de cris, trop de haine malsaine et vindicative soudain.

 

La foule, partout. L’enceinte, sans issue. Rien qu’un minuscule bipède, là-bas, qui agite un pitoyable chiffon.

 

Il ne saisit pas, ne veut pas entendre ce que lui crie son esprit. Qu’il vient de quitter une prison pour plonger dans un piège plus grand. Qu’il a cru s’échapper pour ne retrouver qu’un théâtre de vie et de mort. La sienne ou celle de ce ridicule pantin ? À lui de décider.

 

Il a fait son choix. Il gratte le sol, il s’arcboute, il part au galop ; vers cette poupée bariolée, cet épouvantail mesquin.

 

Oh, il se croit malin, ce petit homme avec son pseudo drapeau : il pense qu’il a une chance de la leurrer, cette bête furieuse et déchaînée, par des feintes et des sauts, par des courbettes et des jolis mouvements.

Mais il n’a pas compris ; que ce taureau est différent ; que cet animal joue sa vie, et qu’il ne perdra pas.

 

L’homme se prépare à l’assaut. Il voit la masse hirsute et inarrêtable débouler vers lui, dans un mugissement. Il est prêt. Qu’il croit…

 

Le taureau ne l’a pas vu : ce minuscule caillou, ce petit tas de matières qui a commis l’imprudence de ne pas se fondre dans le sable dessous. Il déboule en ne fixant que son objectif de l’instant : cette chose risible qui bat des bras.

Son sabot se tord sur la pierre, il est déséquilibré. Il allait juste le toucher, ce matador pourtant. Du moins l’imaginait-il, car ce dernier avait déjà fait un pas de côté.

 

Mais pas du bon.

 

Le taureau a basculé, sa tête a lancé un grand cou, et a transpercé le torse de l’homme en rose et jaune.

 

Et le silence. Cette chape de plomb alors.

 

Le taureau a repris son équilibre.

 

L’homme se vide de son sang. Il n’a rien compris, ce qu’il s’est passé. Sa vision se trouble, son regard devient vitreux, fixé sur ce qui l’a vaincu : cette bête formidable, bien sûr.

 

Mais aussi ce si indécelable, si insignifiant, caillou blanc.

 

La foule pousse des vivats. Un mort pour un vivant.

 

Le taureau sera emporté sur ces terres qu’il n’aurait jamais dû quitter. Libre et fort, à nouveau, de la leçon reçue.

 

L’homme ? Son corps donné au lion. Avant qu’un autre ne le remplace, pour un autre massacre prévu.

 

Dans le soleil couchant, d’ocre et de feu, le taureau regarde, boit, absorbe le bonheur retrouvé. Sa vie réinventée, d’un mal abominable qui a surgi, pour l’emporter au loin, mais le ramener à la raison, celle de la vérité. Que le temps nous est compté et qu’il n’y a plus de place pour les hésitations. Jamais.

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