Le puits

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La vue que l’on a d’ici est désespérante : des parois humides, de la pierre suintante, des aspérités lisses qui ne laissent aucune chance de remonter.

Et la torture suprême : ce halo éblouissant, cette lumière aveuglante, tout en haut, loin, bien trop loin pour offrir la moindre échappatoire, si ce n’est la frustration perpétuelle de savoir qu’il existe un endroit où tout n’est pas que remugles et oppression, mais bien liberté et légèreté.

 

Mais voilà : nous sommes au fond de ce trou, les deux pieds dans la vase, les bras écartés à toucher l’espace restreint qui nous contraint. Et cela dure, et cela ne cesse pas. Cette eau froide qui coule sans arrêt d’on ne sait où, ce flot liquide qui n’autorise pas de répit, aucun relâchement, sous peine de sombrer dans le fond et de périr dissous dans l’oubli.

 

Claquemuré dans un puits ; attrapé comme un rat ; bouclé tel un prisonnier, sans même comprendre ce que l’on fait là.

 

Tout n’a pas pu être ainsi quand même ! Nous n’avons pas pu naître dans ce lieu de folie et d’isolement, mais impossible, rien, aucune image, aucun indice qui expliquerait pourquoi nous ne sommes là. Le temps s’étire pourtant, et ne nous offre d’autre issue que de ressasser cette misère et de nous cogner la tête contre ces murs trop hauts.

 

Nous avons tout essayé : les cris stridents, les paroles implorantes, les chants même, mais personne n’a daigné se pencher sur notre funeste prison que le destin aveugle semble avoir oublié.

Et nos mains, ridées, fripées par toute cette humidité, dans un sale état en plus, à force d’essayer d’agripper ces pierres pour trouver un support, une prise qui serait soudain la première marche vers l’évasion.

 

Il y a bien cette lueur là-haut, qui varie avec le jour et nous autorise parfois à rêver un peu, devant ce prisme changeant que le soleil anime, ce soleil dont nous ne percevons plus que les réflexions torturées dans cette cheminée étroite et creusée d’un trait.

 

L’impression d’être une statue, un fantôme oublié, et des hommes et des dieux ; entre deux mondes qui s’ignorent : le dedans et le dessus, et nous au milieu.

 

Cela ne semble pas avoir de fin. Les journées ne sont qu’une longue agonie vers l’espoir vain d’un lendemain. Une pétrification de notre vivant, tant l’absurdité de notre condition emprisonne toute tentative de sortie.

 

Il va bien falloir que quelqu’un décide de notre sort, démiurge ou humain, avant que nous ne sombrions dans la folie.

 

Et si c’était aujourd’hui ?

 

Ce bruit ! Une chute avérée et une éclaboussure à nos pieds !

 

Vite ! Chercher la cause de cette nouveauté !

 

Un triton…. Tout petit, tout doré, de filaments verts et oranges, et deux yeux comme des univers clos. Il nous observe, tout en faisant des ronds dans l’eau. Il ne paraît pas affolé, c’est curieux. Il devrait pourtant, déjà d’avoir rencontré cette créature des bas-fonds que nous somme devenus, et ensuite de comprendre qu’il est pris au piège lui aussi.

Mais non, il agite sa queue en toute tranquillité, il explore cette caverne circulaire, sans se presser, et….

 

Il plonge !? Mais vers où ?

 

Le suivre d’urgence, ne plus se poser de questions. Prendre une ultime respiration, de celle qui vivifie un nouveau-né quand il rencontre enfin le monde dans lequel il est tombé.

Et se fondre dans l’onde à notre tour, à la poursuite de cet inespéré sauveur aquatique.

 

Là, sur la droite, ça alors ! Mais d’où sortent toutes ces arches sculptées par les siècles, ornées de stalactites comme autant de candélabres renversés ? Un monument sous la Terre ? Une cathédrale sous les eaux ?

Et nous qui passions notre temps le nez levé, incapable d’imaginer même cette issue…

 

Mais la bestiole s’éloigne, elle ne tolère aucun répit ; ne pas la lâcher, ne pas le perdre, au risque de s’égarer à nouveau.

 

Ça y est, nous la voyons : elle remonte le courant, elle suit ce boyau, de plus en plus étroit, de plus en plus incertain.

 

Bon sang, ce que ça serre, impossible de bouger ! Et cette vague soudain, cette poussée, qui nous expulse violemment, d’un jet.

 

Et la blancheur, partout. Des bruits, des rires, des pleurs aussi.

 

Puis la douce chaleur d’un sein, le velouté d’une peau de femme.

 

Cette renaissance enfin, et l’évidence d’être bien, heureux et apaisé, d’avoir fait le bon choix, et d’avoir gagné la vie. Encore une fois.

 

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