Le vélo dans le garage

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un vieux vélo posé contre le mur, dans ce garage déserté.

Un vieux vélo qui semble avoir été oublié. Il n’est pas rouillé pourtant, il n’est pas de guingois. Ses freins sont serrés et sa chaîne graissée. Sa selle de cuir est lustrée par les souvenirs de folles chevauchées. Sa couleur n’est peut-être pas flashy, mais ce gris beige est du plus bel effet.

 

Alors que lui arrive-t-il ? Que fait-il là ?

 

Lui aimerait bien le savoir, qui ne pense pas avoir démérité d’un iota. Il est prêt à toutes les aventures, il est disponible pour écumer les sentiers.  Il ne rêve que de sentir à nouveau le vent vibrer sur son cadre, les trépidations des nids-de-poule et la houle des virages serrés.

 

Mais il est remisé là, dans ce garage à tous vents, avec une tripotée de râteaux usés et quelques clapiers oubliés. Il ne s’offusque pas d’être ainsi accompagné, mais il lui semble soudain avoir rejoint un musée ; celui de l’enfance envolée, celui d’un passé renié. Il ne se sent pas une carrure de souvenir. Il ne lui apparaît pas être légitime en gravure de mode passée. Il est costaud, il est incarné, il n’est ni un fantôme, ni une anomalie à rejeter.

 

Et il s’empoussière sans ne rien pouvoir éviter.

 

Alors, il s’évade parfois, il rejoue ces scènes qui l’ont fondé, qui ont ancré en lui la racine de son utilité, qui lui ont donné son sens, ses possibilités, qui lui ont offert des émotions et si peu de regrets.

Il se rappelle ainsi ce jour de juin, quand il est apparu dans le jardin. Un air doux, une petite fille jolie. Un anniversaire et un cadeau inouï : non pas un vélo lambda, mais lui, le plus beau aux yeux de sa récipiendaire, un miracle sur la Terre. Il ne s’était pas écoulé un instant qu’il filait déjà à force coups de pédales au creux d’un arrière-pays et de ses champs en dédales.

 

Il y avait aussi ce matin d’automne, avec sa pluie fine et son ciel morne. Il avait tracé des sillons fabuleux sur des sentiers gadouilleux, et des gerbes d’eau à n’en plus finir, à faire tarir des cascades de désir.

 

Ou encore ce drôle de moment, avec un conducteur sur la selle et un sur le guidon, devant.

 

Ce temps n’est plus, hélas, il n’en reste plus trace, que des brumes de songes qui s’effacent quand la vie laisse soudain sa place. Le vélo se fige et se morfond contre ce mur froid, face à son désarroi. Avoir été le roi des jeux et n’être plus qu’une paire de vieux pneus. La déchéance pour toute récompense, sans même avoir de reconnaissance, sans même saisir l’essence

 

de ce reniement

de cet oubli lent,

de cet enterrement vivant.

 

Il pourrait bien sûr être trouvées des explications, et ce n’est pas faute d’avoir cherché.

Un nouveau vélo plus performant par exemple, avec plus de vitesses, plus d’options, qui ne nécessiterait même plus de pédaler, mû par l’électricité. Mais se plaindre de l’arrivée du progrès reviendrait à essayer d’arrêter la Terre de tourner.

Une mémoire courte alors ? Celle de sa propriétaire qui s’est soudain enfuie, sans un regard en arrière, pour lui, pour les autres, tous ces jouets abandonnés. Sûrement en partie, mais à quoi servirait-il de ne garder que cet os à ronger, incapable de profiter de l’instant, obnubilé par un passé inexistant et infoutu d’aller de l’avant ?

 

Un vélo dans un garage qui n’arrive plus à comprendre son usage, sa béquille qui ne supporte plus rien, son braquet aussi inutile que ses freins.

Un vélo dans un garage qui peut toujours essayer de croire qu’un jour prochain, un fol espoir, un autre enfant viendra le dénicher et l’emporter dans des virées déchaînées.

Un vélo dans un garage qui ferait bien mieux de s’occuper de son présent, plutôt que de macérer des heures déjà fanées ou s’enthousiasmer de ce qui, peut-être, viendra le sauver.

 

Mais le sauver de quoi ? Il n’est pas détruit.

Mais l’emporter vers où ? Il n’est pas au fond d’un trou.

Mais revenir en arrière, pourquoi faire ? Le temps ne se remonte pas, de toute manière.

 

Et s’il s’intéressait tout d’un coup à ce qu’il n’a pas réalisé malgré tout ? Qu’un vélo n’est pas que tributaire de sa propriétaire, incapable de rien en l’absence de ses mains et de ses coups de pédales furieux, à démonter les essieux. Que les trésors d’invention qui lui ont donné forme ne sont que les prémices de tous ces possibles qui résonnent :

 

un guidon immobile qui fait un support facile pour ces moineaux qui pépient en boisseau ;

un pédalier qui offre un cadre parfait pour cette toile d’araignée, une œuvre d’art improvisée ;

un porte-bagages qui crée un toboggan pour cette nuée de souris qui y défilent jour et nuit.

 

Certes, ce vélo n’est plus en mouvement, à filer comme le vent. Il est devenu mieux que cela : un vrai nirvana, un lieu de vie et de réunion, où s’agglomèrent tant d’émotions, non plus les siennes seulement, mais celles de tout un régiment, de bestioles, d’herbes folles, de clowneries animales, de joie végétale.

Ah, il n’est plus le fier destrier affiché, il est autrement plus intéressant : une nouvelle arche de Noé.

 

Est-ce bien utile alors de se lamenter sur son triste sort, au lieu d’ouvrir à nouveau les yeux, sur le monde qui va et qui vient, sur ce qui construit notre destin ? Le présent, le présent toujours, et non pas ces « peut-être » ou ces « encore », qui ont autant d’utilité qu’un rat mort.

Cesser de geindre de ne pas être reconnu pour ce que l’on est, et choisir de continuer d’avancer, même immobile, même oublié,

 

parce que la lumière viendra toujours éclairer votre chemin, que vous soyez vélo ou béotien ;

parce que la vie vous rattrape encore, alors que vous vous voyez déjà en dehors ;

parce que le monde qui nous entoure offre et offrira sans se lasser, des occasions, des opportunités, des clins d’œil, des bienfaits, pour vous montrer

 

que votre place n’est pas usurpée,

qu’elle est sans cesse à réinventer,

que vous êtes le seul et l’unique à pouvoir l’incarner.

 

Alors, garage ou pas, solitude ou effroi n’ont pas de place dans cette danse infinie qu’est la ronde de la vie.

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