Le poisson sur le vitrail

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Vert ou verre ? Bleu ou transparent ? Écaillé ou vitrifié ? Un drôle de spécimen qui sourit quoi qu’il en soit, malgré sa condition particulière et sa position en l’air.

Il a l’air content d’être ainsi exposé à la vue de tous et toutes, et non plus au fond de l’eau, ou d’un bocal plutôt, celui qu’il a quitté il y a longtemps, pour ces drôles de vitraux. Il exprime sa gratitude et ses remerciements par des reflets chatoyants et indescriptibles, mélanges de lumière et de reflets.

 

Ainsi donc il est dans cette église, ce lieu particulier qui prétend incarner l’amour et la fraternité quand ne s’y réunissent plus qu’un tas de nantis et de désespérés, d’être entre soi, d’être aperçus et d’être absous surtout, au regard de leur indécente vanité.

Le bâtiment est joli pourtant, ils savaient faire de beaux édifices en ces temps-là : de la pierre blonde, des murs épais, un autel pile-poil sur la colonne d’énergie et une taille, ni trop grande, ni trop petite, juste comme il faut pour s’y sentir bien.

Simplement, il ne signifie plus rien : plus de chants profonds qui donnent des frissons, plus de foule chaleureuse, heureuse et émue d’être ici, plus d’officiant respectueux, de sa charge et de sa transmission. Juste de l’apparat, du décorum, de la fatuité : un gâchis complet.

 

Le poisson voulait en être partie, on ne peut pas lui reprocher sa constance de ce point de vu là. Il l’a désiré, il l’a. Mais qu’en pense-t-il maintenant qu’il a constaté de quoi sont fait ses journées ? De l’attente, la plupart du temps ; de la nuit dedans, même si lui s’emploie à tout illuminer ; du silence, partout, à longueur de saison ; bref, un tombeau au lieu d’une agora.

 

Bien sûr, il survient des moments joyeux, d’autant plus précieux qu’ils sont parcimonieux. Un baptême par exemple, où l’enfant ne comprend rien de ce qui lui est fait et crie à tue-tête son énervement ; ça, c’est vivifiant, et hilarant ! Un mariage aussi, une grosse meringue et un pingouin, qui ne savent plus trop bien l’objet de leur union et ont décidé d’en faire une photo sur leur cheminée : trop bizarre et trop décalé.

Et il y a cette magie aussi, sous-jacente, sous les stucs et les crucifix. Cette énergie qui sourde de tous les côtés, qui emplit l’espace et le temps d’une pulsation généreuse et patiente. Cette douceur et cette bienveillance qui se diffusent sans arrêt, à la disposition de qui veut bien la considérer. Mais ils sont trop occupés à ânonner leurs psaumes rancis et leur foi en carton, pour sentir ne serait-ce que le début de l’ineffable don qui leur est ainsi proposé.

Le poisson, lui, la voit, cette mer dorée et infinie, qui se répand à l’encan, sous les bancs alignés, autour des colonnes figées, et juste à la verticale de la rosace du plafond. Cela le ravit, cela l’enchante illico, d’assister à cette merveille de beauté, cette rivière de vie qui se distille sans frein.

Il essaye bien d’attirer l’attention sur ce que lui aperçoit et que les autres s’obstinent à piétiner. Il se met à briller, il lance mille éclats de feu, il resplendit et pose un carreau blanc juste là où se trouve ce bienfait. Mais cela ne sert à rien : seuls les enfants et un gros chat blanc, daignent s’intéresser à ses gesticulations. Pourtant, il fait des efforts, il choisit ses moments. Mais rien, nada, du vent ! Autant prêcher dans le désert, avec l’autre-là, en toge et en sandales : on parle aux cailloux, ils ne répondent pas, on rentre chez soi et l’on prétend être un dieu vivant.

Vanité, des vanités… C’est écrit dedans…

 

Il serait temps que ce poisson comprenne que sa place n’est plus là, à jouer au kaléidoscope pour des aveugles avérés ; à briller comme un diamant dans une grotte inhabitée ; à se trémousser sans trêve, pour simplement faire des remous.

 

Tu as fait de ton mieux, petit poisson, reconnais-le, mais tu as atteint les limites de ce que tu dois. Tu es allé là où tu voulais, là où on te le demandait, mais cela n’a plus de sens maintenant.

 

Fais voler en éclats cette prison de verre, faire rebondir sur le sol les morceaux dispersés, et puis plonge dans le bénitier.

Là, tu saisiras enfin où tu devras aller :

 

au creux des océans qui se languissent de ton entrain ;

dans les hauts-fonds grouillant d’espèces inédites ;

au bord des plages remplies de bipèdes criant et sautant d’émotions ;

 

bref, là où la vie surgit, la vraie.

 

N’hésite plus, tu as fait ce que tu as pu, il est temps de passer la main, de devenir ce que tu dois, d’être enfin à la place qui te revient.

 

Tu pulses, tu jaillis, tu frétilles de satisfaction et tu laisses derrière toi tout ce passé figé, pour retrouver ton élément :

 

l’océan infini et inexploré.

 

Le reste est ton voyage, celui qui vient et qui ne te décevra pas ; alors vas-y, tu as du trajet !

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