La stèle

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle se dresse dans un petit bois, au sein duquel les rayons de soleil font danser les papillons. Elle ne se remarque pas, le long du chemin, elle se devine à peine, se laissant entrevoir à l’occasion d’un vent léger.

Elle intrigue, quand elle est vue, elle interroge aussi ; elle ne devrait pas être là, au creux de ce vallon, elle aurait dû être confinée à cette enceinte grise et froide, ce cimetière au loin, à l’orée du village.

Il n’empêche qu’elle ne peut plus être ignorée, une fois qu’elle est débusquée. Il est impossible de prétendre qu’elle n’a jamais existé, comme la trace persistante d’un éblouissement, quand un éclat de lumière nous a aveuglés.

Il faut alors décider quoi faire de cette rencontre presque macabre, mais qui pourtant n’impose rien d’autre qu’une brève émotion. Prétendre qu’on ne l’a jamais croisée et presser les pas comme si de rien n’était ? S’avancer sans peur et s’agenouiller, en une marque de respect ? La toiser, avec circonspection et tâcher de discerner les inscriptions gravées ?

 

Cette stèle est un étrange totem : elle agit comme un révélateur ; de nos peurs, de nos regrets, de nos envies. La contempler induit par force de se positionner,

 

par rapport aux autres,

par rapport à nos rêves,

par rapport à nos vies,

par rapport au temps qui nous reste aussi.

 

Alors regardons-là bien en face, même si nous en avons tout sauf envie. Il ne sert à rien de vouloir l’éviter, de la contourner ou de la nier, elle reviendra à chaque trajet, nous rappeler que nous partageons tous la même destination : celles des occasions manquées, des ratées formidables, des énergies gâchées et de l’irréparable.

 

Que faire ainsi, d’un tel monument, si l’on ne peut l’enfouir, dans le fond d’un ravin, au beau milieu d’un bois ou dans une cave à clé fermée ?

 

L’honorer, comme de juste, comme de bien entendu, comme l’évidence enfin acceptée, comme l’issue logique et respectée. S’approcher d’elle à la toucher, souffler sur le dessus et observer les grains de poussière qui volent en circonvolutions délétères. S’amuser de sa petite taille, pour nous qui nous croyons si grands. Rire de ses tons passés, nous qui nous croyons brillants. Admettre qu’elle ne symbolise rien de plus que nos vanités, écroulées, enterrées, enfouies, tombées en morceaux et à ne pas regretter. Puis prendre un petit plumeau, de soie et de duvet, l’agiter avec précaution, sur toute la surface exposée. Compter les petits bouts de cailloux qui tombent, qui vont s’enfouir dans le terreau et vivifier la nature alentour. Brosser ensuite avec douceur toutes les faces de la pierre, admirer les reflets qui se révèlent alors, multiples et brillants. Découvrir qu’elle n’était pas ce qu’elle semblait, mais au contraire,

 

une pure gemme éclatante et hors norme,

un cadeau précieux,

 

que seuls les curieux, les attentifs ou les sages, auront repéré aussitôt, sous ce manteau de tristesse et cet habit de temps.

 

Reculer alors, sous la surprise et sous l’intense clarté qui soudain se diffuse, de tous les côtés, du sol au ciel, et transforme ce petit coin de forêt en un astre incandescent.

 

Et se rendre compte

 

que l’astre, c’est nous,

que cette stèle n’est que le reflet du tombeau dans lequel nous acceptons de sombrer,

 

les jours où cela ne va plus,

les nuits où les cauchemars crient,

les temps où plus aucun espoir ne naît, de nos vies et de nos ambitions.

 

Il importe alors de se relever de cette révélation ; de poursuivre le chemin, l’âme en fête et l’esprit vide, d’angoisse, de projets, de fantasmes, simplement ouvert à l’imprévu, simplement heureux d’être là, simplement fier

 

d’avoir surmonté ses démons,

d’avoir laisser derrière soi

 

les noces fanées,

les timidités feintes,

les échecs humiliants.

 

Et d’accepter d’être heureux, enfin,

 

pour ce que l’on fait, et non ce qui est passé,

pour ce que l’on vit, et non ce qui est rêvé,

pour ce que l’on partage, et non que l’on garde pour soi.

 

Et rire à la futilité de nos égarements, à l’insignifiance des autres jugements,

 

que le nôtre,

que la certitude d’avoir bien fait,

que la conviction de ne pas avoir perdu,

 

la rage d’avancer malgré tout,

la volonté de progresser quelles que soient les difficultés,

la force qui nous tient debout.

 

Tout le reste ne compte pas, sauf l’amour, évidemment.

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