Le clown blanc

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un visage droit, des traits sévères ; des lèvres froides, une larme délétère : ce clown-là n’a pas dû susciter l’hilarité depuis des nombreuses années.

Il est beau pourtant, magnifique, de posture et de bonté, de conviction et de fidélité, de gentillesse et de tendresse

 

mais

 

il a l’apparence d’une statue mortifiée,

il a le sentiment du devoir obligé,

il a la crainte de voir

son maquillage fondre,

ses traits se révéler,

son cœur être exposé,

à la cruauté du monde,

à la vindicte populaire,

aux coups et aux couteaux.

 

Ce clown est une éponge, de pleurs et de tristesse, de peurs et de faiblesse, de tout ce qui nous touche et qu’il absorbe à plein.

 

Il est émouvant, seul et perdu au milieu de cette piste, sous les spots surchauffés qui lui dessinent sur le sol poudreux les limites de sa prison.

Il fait mine, il essaye comme si, il tente de donner le change, d’occuper l’espace ainsi imparti. Mais l’angoisse déborde de ses traits bouffonnés ; la panique rigidifie ses mouvements calculés ; la tension suinte de chaque attitude, de chaque action.

 

Il n’est pas certain qu’il ait choisi cette posture, de son plein gré, en volonté assumée. Au contraire même, il se souvient, à chaque instant qu’un bras autoritaire le pousse sur cette piste étoilée, de

ce soir d’été, cette main tendue ; cette langueur plaisante, allongé dans l’herbe drue d’avoir trop brûlée aux rayons de l’astre étincelant. Il se rappelle cette femme, cette fille d’alors, ses cheveux de feu, son sourire mutin, et les serments qu’ils ont échangés.

Être heureux à tout prix.

Ne jamais se quitter.

Avoir plein d’enfants, et puis non, pas trop, parce qu’ils voulaient avoir le temps de faire des câlins, sans être interrompus jamais.

 

Et l’été s’en est allé ; la petite fille aussi.

Les rêves ont filé, emportés par la réalité.

Lui est resté pourtant, prisonnier de ce moment, attaché à ce fol espoir,

 

qu’il n’avait pas déchu

qu’il avait tout tenté,

 

pour que ses songes s’ancrent dans le présent,

pour que ses espoirs n’aient pas été consumés en vain,

pour qu’il puisse dire au crépuscule de sa vie :

 

« Vous voyez ? J’ai réussi ! »

 

Mais il se tient là, au centre de cette foule. Tous l’envisagent, tous le dévisagent, mais pas un ne le connaît. Ils l’applaudissent, ils le bissent, mais ils l’auront oublié l’instant d’après.

 

Il est rentré dans sa roulotte à présent. Il laisse le coton doux effleurer sa peau ridée. Il ne veut pas pleurer, comme à chaque fois, de se dire que c’est la seule caresse qu’il peut s’autoriser.

 

Il a éteint la lumière, il s’est couché.

Mais il ne dort pas, ainsi qu’à l’habitude, l’image est là :

 

ce champ doré, cette fille joyeuse, cette chaleur envoûtante et désirée.

 

Ce besoin d’amour immense, phénoménal.

Cette solitude sans fond, abyssale.

 

Ce n’est plus un clown c’est un homme déguisé.

Ce n’est plus un adulte, c’est un enfant oublié.

 

Il lui faut quelque chose, d’urgence, quelqu’un ; les ondes sombres qui sourdent de son âme font basculer toutes les lumières qu’il connaît dans l’obscurité. Cela est intenable, inhumain. Personne ne devrait s’infliger pareil tourment.

 

Il faut que tu tiennes, le clown, pas encore pour des années, rassure-toi, à être momifié vivant. Attends juste l’aube prochaine, celle qui vient après cette lecture compliquée.

Si tu veux, va dans l’armoire dépoussiérer ce vieil armagnac, celui que tu ne touches jamais, en espérant cette grande occasion qui n’arrive pas. C’est aujourd’hui que tu peux célébrer,

 

ce jour où tu sors des ténèbres où tu étais plongé.

 

Alors tu prends ce verre, tu verses dedans ce liquide ambré.

 

Et tu regardes,

les larmes d’alcool glisser sur les parois, et se dissoudre dans le flot de ce nectar que tu réchauffes de tes mains.

Comme ton cœur en ce moment.

 

Et tu sens

ces effluves délicates qui chatouillent tes narines, et les animent enfin.

Comme tes rêves oubliés.

 

Et tu goûtes enfin

à ce breuvage délicieux, tu le savoures, tu le dégustes à plein.

Comme ton énergie qui revient.

 

Puis tu laisses aller,

 

les sanglots des regrets déchirants,

les rages de ce qui n’a pas été,

les ravages de ces misères enfouies.

 

Et tu peux dormir, si tu le veux, d’un sommeil mérité. Ah, non, en fait, lève-toi, il est temps ! Pousse cette chaise qui te barre le passage, rejette ce rideau qui bloque la porte, vite,

 

SORS !

 

Là, tu le vois, tu l’attendais.

Tu t’écroules de joie, tu ris comme jamais.

 

Le soleil, CE soleil, celui que tu avais gardé de ce jour d’été. Il est revenu, il renaît, il n’était pas parti, juste égaré.

 

Et… Tu es prêt maintenant ? Tu es sûr ? Parce que…

 

Oui, tu l’as reconnue, n’est-ce pas ? Cette silhouette qui se détache dans ce rond incandescent, ces hanches généreuses, ces seins parfaits. Elle vient vers toi, elle te cherchait, elle est là.

 

Quoi ? Tu trembles ?

 

Mais enfin !? Va la chercher, saute-lui au cou, embrasse-là !

 

Allez, dépêche ! Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance d’un second départ. Et ce jour-là, c’est maintenant ! C’est le tien.

 

Tu peux te l’autoriser, tu es un guerrier de plume et de coton ; un être généreux et bon ; un ange du bien. Alors déploie-toi et vole vers les cieux,

 

ton bonheur resplendissant.

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