Le mur de briques

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un mur qui n’en est pas un : coloré, à moitié écroulé, perdu dans un sous-bois.

Un frontière plutôt qu’une barrière, un signal plutôt qu’un arrêt, une fondation plutôt qu’une ruine.

 

Il a été bâti il y a bien longtemps, à une époque ou ni le béton ni le gris n’avaient droit de cité. Une époque où les hommes tiraient de la nature ses bienfaits, sans la défigurer. Une époque où construire ne signifiait pas détruire mais se fondre au milieu. Une époque où chaque édifice était fait pour durer.

Un autre temps. Le passé ou une mémoire ? Les regrets ou un espoir ?

 

Ce mur avait une fonction précise, un rôle assigné, paisible et rassurant, utile et signifiant : border un champ de blé ; assurer une protection des animaux voraces ; marquer la trace d’un labeur méritoire ; nourrir une tribu.

Il avait fallu de la sueur et des efforts pour extirper du sol glaiseux la matière souple et dense qui allait le constituer. Il avait fallu de la patience pour façonner avec soin les formes et les couleurs des briques espérées. Il avait fallu de l’énergie pour alimenter le feu qui les avait durcies et solidifiées.

Et il avait fallu de l’ambition, de l’ingénierie, de la persévérance ; tout ce qui n’a plus cours aujourd’hui, en ces heures de consommation immédiate, de péremption automatique, de gâchis permanent.

Puis ce mur avait été monté, accompagné de chants et de rires, enrobé de solidarité et de sourires, avec la certitude de faire ce qu’il fallait pour assurer la pérennité de la vie, la sécurité de chacun et le bonheur de tous. Faire ce qui doit, en mettant de côté son égoïste intérêt.

Quand le soir était tombé, dans la fraîcheur douce de l’été, dans le crépuscule alangui, un grand brasier avait alimenté la célébration du devoir accompli, tandis que se dressait cette presque muraille tout autour de cette parcelle de solidarité.

Oh certes, l’édifice paraissait encore branlant, à peine sec et tout juste construit, mais déjà les lézards grimpaient sur son sommet, pour s’y réchauffer ; mais déjà les mésanges cherchaient un endroit où y nicher ; mais déjà les enfants s’amusaient à l’enfourcher.

 

Un ouvrage tout neuf qui apparaît et qui semble toujours avoir été.

Un îlot artificiel au milieu des prairies qui s’y est sans peine intégré.

Et il faut dire ce qui est : il était beau, tout simplement ; avec ses briques jaunes, ocres et rosées ; avec ses lignes un tant soit peu droites, mais pas vraiment ; avec son air d’Arlequin sorti d’un banquet.

 

Les années ont passé depuis, les siècles même, en vérité.

Du blé, puis du son, puis de l’herbe folle, puis rien du tout.

Des paysans, des serfs, des nomades, puis le vent.

 

Le mur est resté, en dépit de l’assaut du gel, en dépit des coups des sangliers, en dépit du lichen et de la mousse incrustée. Il s’est paré de couleurs qu’il n’avait pas de prime abord : un peu de vert sombre, un peu de marron trempé, un peu blanc de salpêtre aussi.

Mais il est resté droit.

Il est resté debout.

Il a dépassé tous les espoirs mis en lui, enterré ses bâtisseurs, surclassé leurs espoirs ; surmonté l’usure et le ravage des éléments.

 

Vous le trouverez encore, si vous ne le cherchez pas.

Il se tient, orné d’un liseron farceur et d’un chèvrefeuille aimant, dans cette petite clairière, bien à l’abri des hommes et de leur propension à tout raser maintenant. Il ne se cache pas, pas du tout. Il est simplement inaccessible à ceux qui ne le méritent pas. Il en a vu passer du monde malgré tout.

Cette bergère, par exemple, qui cherchait son agneau. Elle ne l’a pas trouvé, pas plus, mais elle est repartie avec un bijou qui était scellé entre deux ciments.

Ce cavalier aussi, qui a essayé de le franchir, et dont le cheval a fait la cabriole. Il s’est retrouvé les quatre fers en l’air, ahuri et surpris, de ce louis d’or devant son nez dans le gazon.

Et cette famille encore, qui croyait s’être perdue, et qui n’a eu qu’à longer la ligne de sa construction, pour tomber sur les ruines de cette vieille ferme, dont ils ont fait leur maison.

 

Un mur de briques, un mur de rien, qui dépasse de loin notre entendement.

Un mur de briques, un mur oublié, qui pourrait nous en apprendre sur l’Humanité.

Un mur de briques, un mur fragile pourtant, qui continuera à guider et accueillir ceux qui en auront besoin ; pour un repos, pour un secours, pour une direction.

 

Un mur de briques qui n’est rien d’autre pour toi que la certitude d’avoir fait les bons choix, de fondations solides, même si oubliées, en une présence juste et nécessaire, afin de durer et symboliser

 

que l’on ne peut être jugé simplement pour ce que l’on semble être, mais bien d’où l’on vient et ce que l’on va transmettre.

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