La vague et le rocher

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle arrive de loin, sans arrogance ni forfanterie. Elle s’enroule avec douceur depuis les fonds marins. Elle sait qu’elle n’est pas arrivée, qu’elle a encore du chemin. Elle ne se presse pas, il n’y a pas lieu, devant tout l’océan à traverser. Elle prend donc son temps, de folâtrer et de découvrir, tout ce qui passe à sa portée.

Un voyage plutôt qu’un ballottement. Une exploration au lieu d’une fuite en avant.

Elle n’attend rien de plus que ce qui lui est proposé. Elle ne redoute absolument aucun des obstacles rencontrés. Elle s’avance vers eux, sans même ralentir, sans même frémir, puis elle les étreint, les embrasse, les submerge et les dépasse. Une onde bienveillante qui laisse resplendissant d’écume et d’embruns ceux qu’elle a croisés.

Il est intrigant de la voir progresser ; et de constater la puissance indéniable qui se dégage de ses mouvements, tout en restant fasciné par le naturel avec lequel elle va de l’avant.

Le plus étonnant reste cependant l’évidence : rien, absolument rien ne peut arrêter sa progression. Une force démentielle et mesurée pourtant ; une énergie exponentielle et distillée par instant.

 

Alors cette rencontre a paru incongrue, tant elle offrait le spectacle d’un bœuf croisant une charrue. Complémentaires mais se supportant tout juste ; beaux en soi, mais meilleurs associés ; traçant un sillon fertile et généreux une fois reliés entre eux.

 

Un rocher. Ou plutôt LE rocher.

Un monstre de concrétions par milliers : marbre, granit, rubis ; or, plomb, craie ; diamant, silex et goudron. Un phénomène de sédimentations.

Planté là sur le chemin de cette masse saline en mouvement. Au beau milieu de l’océan, mi-volcan, mi-terreau, massif et incontournable, récif et corail ; un monolithe référent.

 

La vague qui s’approche, qui veut le contourner, tant il lui semble compliqué à appréhender. Le rocher qui ne la considère même pas.

 

La vague qui s’essaye à un assaut velouté.

Le rocher qui la rabroue sans même l’appréhender.

 

La vague qui décide de lui montrer, et s’élance vers la cime que bien peu ont effleurée ; et l’atteint avec facilité.

Le rocher qui s’énerve, qui s’étouffe, qui ne supporte pas ces chatouillis non sollicités.

 

La vague qui s’amuse franchement cette fois, de voir ce colosse s’empourprer.

Le rocher qui vitupère cette mégère qu’il n’a pas invitée.

 

La vague qui décide de faire des tourbillons autour de ce grand rigide, de ce caillou bloqué, pour voir si elle peut le faire frémir un peu.

Le rocher qui s’exaspère franchement, qui crache sa colère de lave et de cendre, qui veut enfouir l’importune sous les éléments.

 

La vague qui n’y accorde aucune attention, qui trouve que ce grand costaud a bien des atouts, le premier, le seul à lui résister.

Le rocher qui se dit qu’après tout, cette compagnie n’est pas si désagréable que cela, qui se découvre une souplesse qu’il ne se soupçonnait pas.

 

Et l’incroyable, l’inattendu.

 

La vague et le rocher qui choisissent de se mélanger, pour un résultat brillant, magnifié,

 

un lagon aux eaux bleutées, à la végétation luxuriante, un petit paradis perdu au milieu de l’immensité, unique, accueillant, bienvenu. Une foule d’habitants alors : un sapajou, un oiseau de paradis, un crabe, un petit dragon, à batifoler sur les flancs de cette montagne pacifiée, à surfer sur l’onde de cette vague généreuse.

 

Une vague et un rocher, errant au départ chacun de leur côté.

Une vague et un rocher qui créent maintenant un monde à eux deux.

Une vague et un rocher qui offrent grâce cette réunion, une halte, un port, aux nombreux voyageurs égarés.

 

Le meilleur de deux univers réunis, qui n’ont pas fini de rayonner par-delà l’horizon, tant leur puissance et leur générosité donnent à voir, à sentir, à lire, que la vie est un vaisseau au sein duquel nous avons embarqué, dont eux seuls ont la boussole et le gouvernail, à même de tracer la route en toute sécurité.

 

Une vague et un rocher, superbes, envoûtants, qui ne cessent d’étendre leur aura, par delà les sens, par delà le sens, pour montrer le subtil et l’indicible, pour faire toucher le vibrant et le beau,

 

en chacun de nous,

au milieu de notre être,

au cœur de la Création.

 

Respect.

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