Le chat noir et blanc

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La tête penchée, un peu distrait, il observe les grains de lumière danser. Assis par terre et somnolant, il se demande ce qu’il fait ici, dans ce grenier.

Il s’est retrouvé coincé entre un mannequin de couturière et ce grand miroir en pied, sans bien comprendre comment. S’il se concentre, il se souvient de ses derniers instants.

 

Une folle cavalcade sur ce toit aux tuiles rouges ; cet oiseau jaune et bleu, qui file comme une fusée ; la joie, la vie, le bonheur d’être heureux sous le soleil printanier.

 

Et soudain, ce réveil dans cette soupente, cette poussière partout, l’impression d’être momifié.

 

Le chat éternue, faisant soulever une nuée gris et bleu. Il s’étire, histoire de se donner une contenance, car vraiment, il ne comprend pas.

 

La lumière, l’obscurité ; la liberté, le confinement ; l’air, les cendres : le sentiment d’être passé de la vie à la mort, d’un coup.

 

Le chat s’agite maintenant. Il regrette tous ces moments qui ont filé, ces souvenirs éclatants, ces rires partout, au milieu de ce néant et de cette solitude assénée. Il part farfouiller dans ce nouvel environnement, puisqu’il n’a pas le choix.

Une vieille malle à vêtements, un fauteuil avachi, et ô cette merveille : un cheval à bascule ! Il se jette dessus, faisant grincer le parquet sous son poids. Le jouet se met à tanguer, d’avant en arrière, à tomber.

Le chat est aux anges, il se met à ronronner.

Mais son plaisir tombe d’un coup : il est seul, personne avec qui le partager.

 

Le chat descend de son destrier. Il hésite, puis se décide. Il a vu cet œil-de-bœuf, à croisillons, au fond. Il s’y rend.

 

Le voilà maintenant sur le rebord, derrière la vitre pleine de toiles d’araignées. Et il voit tout, manquant de basculer sous la révélation.

 

Dehors, une fête, des invités. Dehors, l’air doux et les arbres dorés. Dehors, un buffet et une mariée.

Il devrait être là-bas, à cette célébration, cette réunion d’espoir et de projets.

 

Et il est là, prisonnier de ses propres regrets, incapable d’aller de l’avant.

 

Une chape de plomb semble soudain s’être abattue sur lui ; un poids énorme, terrifiant : la somme de ce qu’il n’a pas osé, à se complaire dans la facilité, dans le futile et le rien.

 

Le chat est abasourdi, anéanti.

 

Est-ce ainsi qu’il rêvait sa vie : parmi les reliques du passé ? Parmi les antiquités oubliées ?

 

Ou ne voulait-il pas embarquer sur un grand paquebot, à chasser les souris et se faire caresser par les marins de toutes nationalités ?

 

Le chat se laisse choir au sol. Il ne sait pas, il ne sait plus. Il voudrait bien, mais n’ose plus ; espérer que c’est encore possible ; croire que l’embarquement n’est pas terminé ; rêver que son futur est bien celui qu’il a choisi.

 

Et soudain, ce feulement, ce cri qui n’est plus un miaulement : il y va !

 

Le chat prend son élan, fonce sans hésitation, vise cette fenêtre qu’il n’avait pas remarquée, dans une course effrénée.

Il voit la lucarne qui se rapproche, le carreau qui est de plus en plus près.

Il ne ralentit pas sa course, il accélère, au contraire, et il se propulse dans une énergie formidable.

 

La vitre explose.

 

Il est passé.

De l’autre côté.

 

Avec les vivants. Avec les chants.

Dans l’air, dans la lumière.

Au milieu du monde. Enfin.

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