Le nénuphar

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Il est superbe, tout en corolles déliées, dérivant au milieu de ce plan d’eau. Il est d’un vert éclatant, presque éclot, mais à la merci du prochain rayon de soleil pour déployer tous ses trésors.

 

Pour le moment, il dérive, paisible et attentif ; aux feuilles qui bruissent sur la berge, trahissant une nichée ; aux vagues à la surface de l’onde, qui soulignent un sillage sous-marin.

 

Il attend.

 

La lumière et la pleine chaleur certes, mais un peu plus encore.

 

Il végète en réalité, même s’il n’en est pas conscient.

 

Ce nénuphar ne départ cependant pas, au sein de cet environnement, buissonnier et discret, un peu en marge de l’agitation de la ferme d’à côté. Il assume son rôle d’ornement, sa garantie de pureté de l’eau.

 

Mais.

 

Il peut plus que cela. Il se contente de s’ouvrir petit à petit, dans un lent mouvement calculé ; trop lent ; trop calme ; trop réfléchi, de sa place au milieu, de ses belles couleurs à venir, de son rayonnement garanti. Il n’est pourtant que la partie émergée de richesses cachées et il est temps de les révéler.

 

Ce nénuphar rêve à un rôle qui n’est pas le sien. Il se voit lotus et symbole incarné ; peut-être, oui, pourquoi pas ? Mais en fait, il n’est rien de tout cela.

 

Il est un bijou sur l’eau. Il est une étoile sur un miroir. Il est un cœur dans un jardin, de plaisirs et d’exubérance.

 

Lui voudrait le calme, la plénitude, la zénitude aussi : bref, tout ce qu’on lui montre en exemple et qu’il peut bien sûr mimer, mais qui n’est pas sa nature appropriée. Pour cela, il n’a qu’à regarder, non plus ses congénères qui se parent de mille rayons, mais la source de son être véritable : dessous, la surface ; au fond, du limon ; et ce lien entre l’air, l’eau et la terre.

 

Ce nénuphar est gigantesque en réalité. Il ne le sait pas encore, il croit pouvoir feindre la délicatesse et l’abandon quelques années encore, mais tout va se précipiter.

 

Sa croissance d’abord à mille lieux de cette fleur riquiqui, qui va soudain la pousser d’un trait hors de ce plan d’eau, certes agréable, mais bien trop étriqué.

 

Sa parure ensuite, qui va passer de ce bourgeon singulier à un buisson foisonnant.

 

Son énergie enfin, qui va déborder de tous côtés et la contraindre à se révéler.

 

Il est plus que temps. Les premières vibrations de ce printemps à venir se font déjà sentir : une envie de renouveau, un questionnement permanent, le sentiment de s’égarer ; malgré les certitudes ancrées, malgré les engagements pris, malgré les objectifs fixés.

 

Un nénuphar qui explose soudain, de désir et de beauté.

 

Un nénuphar qui décide enfin de dépasser ce qu’il est.

 

Un nénuphar qui pousse, pousse, jusqu’à déborder, les attentes, les éléments, les contraintes surtout.

 

Il n’a qu’à patienter encore un peu, mais en aucun cas pour ce qu’il a prévu. Il verra bien les prémices de cette transformation annoncée : l’eau qui s’agite en bouillonnant, les carpes qui l’entourent en jouant, et ce miracle inattendu, cette enfant qui la montre du doigt, de la berge en souriant.

 

Car tout vient de là. Cette incapacité à produire autre chose que de l’éphémère, cette angoisse de ne pas arriver à traduire en chair et en sang cette pulsion primitive, cette nécessité d’incarner enfin un avenir qui ne soit pas le sien.

 

Est-ce si important malgré tout ? Cet enfant qui vient sera-t-il la clé de ton bonheur, petite fleur esseulée ? Évidemment non, il y contribuera seulement, mais tu ne pourras la faire rire que si, toi, tu acceptes ce don : d’être heureuse pour ce que tu es, d’être à toi comme tu es aux autres, ouverte et patiente, disponible et bienveillante. Et non cette parure pour collier, cet objet de désir éphémère, cet image qui n’est qu’un reflet.

 

Tu n’es pas un nénuphar à présent, presque plus. Tu mues, tu changes à une vitesse que tu ne soupçonnes pas. Tout ce que tu as construit est en train de s’enraciner, de creuser ce sol fertile et généreux, pour te donner en retour le centuple de ce que tu as partagé.

 

Tu as une chance, tu es bénie. Le don que tu fais de tes heures aux misères d’autrui est la porte ouverte à ton paradis. Mais hors dans ce cadre restreint, dans un champ infini, dans une contrée verdoyante et illimitée : celle de la miséricorde acceptée.

 

Il n’est de plus belle fleur que celle que l’on attendait pas, que celle qui ne s’épanouit aux temps des frimas, alors que le sol est durci de givre et de froid. Tu seras cet espoir-là, tu vas tout éclairer, de ta rassurante apparition et de ton inattendue création.

 

Un nénuphar pour berceau ; une pluie de fleurs pour écrin ; une constellation d’amour pour révélation.

 

 

Bienvenue au monde, beauté.

Écrire commentaire

Commentaires: 0