La pierre ponce

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Noire et poreuse, posée sur un carrelage blanc, cette drôle de caillasse dénote un peu dans l’environnement. Elle n’est pas jolie, elle n’est pas brillante, elle n’a de valeur qu’autant que cela nous tente, et pour arriver à séduire avec un tel profil de poêle à frire, elle ne peut compter que sur un malentendu.

Pour le moment, elle gît là, oubliée dans ce cellier fermé à clé. Elle ne se souvient même plus qui l’a mise au rebut, mais elle n’essaye pas de protester. Elle attend on ne sait trop quoi, à part un coup de pied, par-ci, par-là, qui est tout ce qui lui est offert par les visiteurs qui la considèrent. Ils la prennent pour une souris, pour un rebut de gravats, un bidule qui ne devrait pas être présent au beau milieu de leurs pas. Ils ne font même pas l’effort de l’examiner : elle gêne, point, et encombre l’allée. Pierre unique ou singulière, ils n’en ont rien à faire. Ils se contentent de l’expulser de leurs allées et venues pressées.

 

S’ils savaient…

 

Ce magma intense et puissant dont elle est issue ; ces torrents de lave et de feu qui l’ont portée aux nues ; ces millénaires et ce temps long qui l’ont façonnée et bénie.

Cette force incroyable qui est la sienne, dense et légère en même temps ; un phénomène ambulant.

Ces talents nombreux et variés dont elle est la récipiendaire insoupçonnée : absorbante ou râpeuse, flottante ou frappeuse ; toutes ces qualités qu’elle n’affiche pas d’entrée.

 

Car elle apparaît grise et terne, petite et faible, perdue dans la pénombre de ces recoins sombres ; une simple pierre presque poussière qui au mieux indiffère.

 

Une pierre ponce qui ne se résigne pas à n’être que ce que les autres veulent bien accepter.

Une pierre ponce qui sait ses qualités innées ou révélées, attendant juste de les développer.

Une pierre ponce qui se trouve dans la drôle de situation, d’être à la fois le problème et la solution.

 

Il faut parfois un simple malentendu pour que l’on passe d’oubliée à élue.

 

Ainsi, cette petite main potelée qui soudain a saisi la pierre délaissée. Une fillette joyeuse et fière d’avoir déniché une nouvelle matière : pas douce comme son duvet, ni froide comme sa fenêtre ; pas non plus dense comme ses cubes, ni rose comme sa poupée ; un objet nouveau à appréhender, ce qui fait une belle excitation pour cette journée.

Et voilà qu’elle la traîne à chacune de ses activités : à converser sur tout avec son doudou, à jouer avec son canard au creux de la baignoire, à la lancer en l’air en poussant des cris de guerrière.

 

Une pierre aux multiples facettes et qui, pourtant devient par la grâce d’une rencontre, ce qu’elle n’aurait jamais pu imaginer : un merveilleux jouet.

Une pierre qui aurait pu estimer qu’elle pouvait tout et son contraire, puis a choisi de se laisser faire.

Une pierre qui pensait retrouver une fonction digne de sa condition et qui, au lieu de cela, se transforme en une nouvelle invention.

 

Une pierre ponce qui nous rappelle que l’ensemble de nos qualités connues ou supposées ne sont d’aucun intérêt si elles ne sont pas partagées, offertes pour d’autres usages que ceux auxquels nous les assignons ; qu’il est parfois besoin d’une sacrée remise en question, forcée ou acceptée, pour que naisse de cette frustrante situation un monde de possibilités.

 

Une pierre ponce anodine, reléguée et perdue, qui nous fait la leçon : si elle a réussi à transcender sa destinée, nous,

 

qu’attendons-nous pour l’imiter ?

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