Le serpent et le pilastre brisé

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un serpent aux écailles irisées qui se love autour d’un pilastre foudroyé.

Une créature sensuelle et mobile qui étreint un marbre froid et intangible.

 

C’est un jardin oublié au fond d’un temple délaissé. C’est un havre de paix où volent des hirondelles et des fées. C’est un refuge secret qui n’apparaît qu’aux rares heures de l’été, dans ce temps silencieux et dense qui incite à rêver.

Ce jardin n’est pas une prison, c’est un endroit qui regorge de vie, à foison. Il n’est pas l’œuvre de l’homme, il est là où se trouvaient l’arbre et la pomme, ces symboles d’abondance et de joie qui furent l’objet de tant d’éclats,

parce qu’incompris et méprisés,

parce qu’ayant laissé l’amour s’exprimer.

Là où un dieu voulait un idéal, ils ont ouvert leur part de chair, d’animal, afin de donner à ce monde, des pulsations, des ondes, de jouissance et de plaisir, loin, bien loin de ces ordres de ne plus bouger, de ne pas partir, mais de grandir et de s’instruire.

Ce jardin a abrité les révélations que la connaissance n’est pas que livres et savoirs, mais aussi caresses et miroirs, de jeux de mains, de soupirs sans fin, qui aident à se découvrir et devenir ce qui nous fait vibrer, qui dévoilent ce que l’esprit ne voudrait pas contempler :

des extases partagées dans le creux d’une peau luisante de félicité,

des corps qui exultent et qui tanguent, à ne plus comprendre aucune langue, à part celle qui délivre des mots doux et amoureux, de ceux que l’on échange à deux.

 

Mais ce jardin est silencieux aujourd’hui, mais ces jours bénis sont enfuis. Il ne demeure plus que des souvenirs, de ces moments de grâce, de désirs, et la possibilité que peut-être, un jour tout va renaître.

Mais ce jardin est un musée, de ce qui fut et aurait pu être enfanté. Il n’y reste à demeure, que ce serpent incroyable qui déroule sa beauté formidable, qui voudrait ressentir encore toutes ces perles d’argent et d’or, ces cadeaux magiques qui le transforment en derviche hypnotique. Pourtant, malgré tous ses efforts et sa volonté, il se heurte à un mur glacé et figé, ce pilastre en majesté. Il ne renonce pas malgré tout, il croit à son pouvoir de transformer la pierre en bijou,

mais ce pilastre s’obstine à garder son attitude digne ;

mais ce pilastre refuse de se laisser aller. Il ne comprend plus ce besoin de se mouvoir, s’émouvoir, quand il doit respecter des ordres, un pouvoir. Lui veut de la rigueur, du sens, pas des contorsions aux rythmes de musiques intenses. Lui s’impose une discipline de fer et ne souhaite plus revenir en arrière. Il a beau se souvenir parfaitement de ce qu’il était au commencement,

ce bel et fort pilier qui se dressait au centre de cette nature enjouée,

mais il refuse à présent de reprendre cette place de géant. Il préfère se fondre dans la paroi, s’adosser à un mur, lourd et droit. Il ne regrette pas de ne plus être le seul à montrer l’exemple, le chemin, il préfère disparaître dans le commun, la routine, l’habitude, les concessions mesquines. À quoi bon être unique si c’est pour finir dans un cirque ? Lui n’aspire qu’à la banalité, et pire encore, la médiocrité.

 

Le serpent ne se résigne pas cependant. Il effleure ces parois veinées de blanc et de rouge, ces couleurs qui font que le monde bouge, de la sagesse à la passion, et que tous vibrent à l’unisson. Il faudra bien un jour qu’il regarde ce fossile en devenir, ce roc sans avenir et qu’il réalise enfin que ses efforts sont vains. Il n’y a plus d’échange, il n’y a plus d’elfe, ni d’ange. Il ne reste plus que la dureté de ce marbre froid.

 

Ce n’est pas la perte du paradis, ce sont deux routes qui prennent une direction divergente et définie,

par des choix qui ont été faits il y a longtemps,

pour que chacun puisse vivre ce qui l’attend.

 

Le serpent n’a pas à être triste, il a fait ce qu’il pouvait, mais personne ne peut plus maintenant transformer ce marbre en un buisson ardent. Qu’il abandonne cette statue figée à son destin limité. Lui a encore tout un jardin qui déborde de richesses dont il n’a fait qu’effleurer l’ivresse. Qu’il fasse briller ses écailles à travers ces plantes luxuriantes. Qu’il invente mille mouvements, mille figures afin que se révèle ce qu’il ne voyait pas. Tandis qu’il était occupé à essayer de réchauffer un être pétrifié, il ne réalisait pas, en effet, qu’un jaguar, puissant et fort, l’observait avec ses yeux d’or.

 

Un serpent et un pilastre qui vont vers le désastre.

Un serpent et un jaguar qui vont inventer leur histoire, de vie, de danse, d’amour intense.

 

Que ce jardin soit leur terrain de jeux et qu’ils lui redonnent son merveilleux.

Qu’ils oublient les cadres limités, les pilastres parfaits mais coincés,

Et qu’ils fassent résonner dans le monde la joie de leur ronde.

Écrire commentaire

Commentaires: 0