Le vieux banc devant la cabane

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un vieux banc tout de guingois.

Un vieux banc qui semble devoir s’écrouler là.

Il a été assemblé il y a bien longtemps, par des mains qui aimaient le froid ; celui de la forêt sombre et dense duquel sa matière est issue ; celui de la potence effrayante et immense qu’elles ont aussi bâti. Ce n’était pas une question de choix mais la dure loi de la vie : naître à un endroit et un seul, sans possibilités de s’enfuir ; n’être que le seul responsable de ses joies et de ses envies. Ces mains ont joué pourtant avec tout ce qu’elles ont trouvé : des morceaux de branches secs et tordus, pour en faire un vaisseau ; des cailloux durs et pointus afin de bâtir un enclos. Des mains d’enfant alors, sans peur ni projet, juste l’instant qui éclot et dont il faut profiter ; juste chaque heure qui se découvre de nouvelles aventures, qui emmène loin et qui dure. Des mains qui ont grandi ensuite, qui ont vu le cal apparaître, à mener le bétail, à le guider pour paître. Des mains qui ont appris également à manier la poudre et l’éclair, à maîtriser des armes qui conduisent tout droit à l’enfer. Des mains qui ont vu le sang couler, le leur, celui de ceux qu’elles ont blessés. Des mains qui n’ont pu qu’essuyer les larmes qu’elles ont fait couler.

 

Et puis cette surprise incroyable, au milieu de tout cette aridité, cette violence larvée : la la douceur d’une peau aimée. Des mains qui tout d’un coup se lient à d’autres inconnues et qui n’arrivent plus à détacher leur étreinte, de cette chaleur, de cette jubilation, de cette étreinte. Des mains qui se découvrent la possibilité de faire jouir, qui s’autorisent à donner le plaisir. Des mains qui se nouent alors sans retour, dans des serments permanents, de fidélité et d’amour, de bonheur rémanent. Des mains qui décident de délaisser l’errance et la quête, pour bâtir une maison avec des fenêtres, de larges ouvertures qui laissent entrer la lumière, celle blanche et claire de ce presque désert, celle chaude et soignante, de cette étoile bienfaisante.

 

Une nouvelle aventure qui débute, faite de combat et de lutte, non pas contre des adversaires humains, mais contre la nature et ses dons incertains : faire jaillir du sol ce miracle, un blé sec et âpre, une herbe drue et dense, un verger large et à l’ombre propice à la somnolence. Ces mains qui se couvrent d’ampoules, pour la juste cause de nourrir la foule, d’animaux, de volailles, de chevaux de bétail, qui offriront la sécurité et le confort, un véritable trésor.

Enfin cet émouvant cadeau, ces mains qui s’égarent sur un ventre rond et beau, tendu et lisse, des promesses de délices, de régénérescence, de perpétuation de l’existence. Ces mains qui se trouvent soudain bien empotées, de ne pas savoir comment être employées, devant la puissance et le jaillissement de la naissance et de l’enfantement. Mais des mains qui ne peuvent se retenir de trembler, quand elles accueillent ce bébé à peine né.

 

Le temps qui passe alors, qui déroule sa trame d’apprentissage et d’images, de rires et de chutes, de plaisirs et de lutte : grandir, apprendre ; transmettre, comprendre.

Ces mains qui en tiennent d’autres encore, petites, rondes, potelées ; graciles, légères, parfaitement dessinées. Des mains qui montrent, les gestes qui instruisent, les paysages qui hypnotisent, toute la beauté et la science réunies d’un monde en harmonie.

 

Des mains qui constituent une ronde, celle d’une famille qui danse, malgré les menaces qui grondent, malgré le destin qui sentence. Des mains qui ont raison de s’agripper à d’autres, pour les soutenir, pour les accompagner, pour les étreindre, pour les enlacer, pour les lever au ciel et les faire balancer.

 

Des mains qui se couvrent de rides peu à peu, de couleurs d’ambre et de rosée. Des mains qui ne bêchent plus guère qu’un potager, tant les cris et les chants dans la maison se sont fanés. Des mains agiles toujours, pleines de sagesse et d’amour, qui se découvrent de nouveaux talents, longtemps repoussés et méprisés souvent : sentir les vibrations d’énergie sous le tronc de l’arbre centenaire, deviner les tribulations de tout un petit peuple de mystère.

Des mains qui décident qu’il est temps, de construire ce fameux banc.

Des mains qui partent un matin, avec seulement du pain et un peu de vin, trop sec ou trop tourné, mais juste pour se réchauffer. Des mains qui suivent des chemins oubliés, qui se perdent dans cette grande forêt, sans peur ni angoisse, attentives aux nombreuses traces, d’amour, de partage, laisser par la Nature en gage, de gentillesse et de bonté, de cadeaux insoupçonnés.

Des mains qui le trouvent enfin, ce vieil orme oublié, cet arbre unique et insoupçonné, qui va offrir cette matière à travailler : un bois dense et solide, une couleur belle et limpide, celle du don et de l’offrande, pour une transcendance de légende.

Des mains qui remercient, qui savent que ce qui leur est donné est plus qu’un matériau, mais une histoire qui se perpétue, celle d’une chrysalide entrevue, celle d’un nouvelle mue.

Des mains qui se mettent au travail, qui scient, qui taillent, qui s’appliquent et qui sculptent cet objet hors de la matière brute : une assise solide et confortable issue d’un arbre remarquable.

 

Et le banc qui apparaît enfin, jailli de sous ces mains, brillant et poli, parfait et exquis.

 

Des mains qui applaudissent, qui caressent la surface lisse, qui sentent la douceur, de cette beauté extirpée de toutes ces heures passées à transformer une matière vivante en un chef-d’œuvre qui enchante.

 

Ces mains qui se posent alors, sur ce réconfort mérité, sur ce banc idéalisé. Elles sont immobiles, elles sont apaisées. Elles regardent le monde s’animer, comme elles l’ont fait auparavant, en un cycle permanent.

 

Des mains qui ont compris enfin, que vivre n’est pas s’agiter, que le bonheur est à portée, de celui qui ose empoigner

 

ses rêves, ses désirs, et construire un empire sur la poussière des espoirs abandonnés.

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