L'élan

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une forêt humide et brumeuse, bruissant de gouttelettes en suspension et de mystères inavoués.

Des montagnes dures et droites, tenant plus du pic acéré que de courbes langoureuses.

Une saison de chasse et de gibier, qui touche à sa fin.

 

Et le voilà qui apparaît : phénoménal et unique, impressionnant et solitaire ; l’élan en majesté.

 

Il ne se presse pas, il sait qu’il a gagné.

Il ne se risque plus à la course effrénée, il a droit au repos justifié.

Il ne s’inquiète plus du lendemain et de ce qu’il a accompli,

 

face aux hordes de chiens qu’il a semées,

face aux hommes frustres et butés,

face à la Mort et sa destinée.

 

Plusieurs Lunes qu’il parcourt cette contrée, comme un jeu de piste exacerbé, où chaque recoin cache un piège avéré ou prépare le prochain qui lui est désigné.

 

Mais il n’en a cure.

Mais il n’a jamais douté.

Mais il est conscient de son triomphe assumé.

 

Il est la mémoire de ces contrées, il est le maître de ce temps, il est le symbole qui jamais ne disparaît, même caché, même traqué, même désigné,

à la curée insatiable,

à la bêtise butée,

à l’opprobre et la vindicte .

 

Il promène sa silhouette massive, haute et large à la fois, en une croix mouvante et distinguée, qui seule montre le chemin,

à travers les monts et les vaux,

à travers l’impénétrable maquis,

à travers ce qu’il faut franchir, pour accéder à la beauté de la révélation.

 

Alors il ne cesse d’avancer, à la recherche de cet équilibre fragile, entre la Nature et l’homme, entre le monde et les siens, entre les deux irréconciliables, le chasseur et le chassé, qui se joue chaque matin.

Il ne prétend pas dominer, il ne prétend pas écraser, il ne prétend pas assombrir,

de sa vaste stature, de son puissant pas, de ses larges bois,

 

ceux qu’il croise à l’occasion de ses pérégrinations ;

ceux qu’il guide à l’aube de leur incarnation ;

ceux qu’il aide à grandir avec lui, dans ses pas de géant.

 

Il n’interrompra jamais son voyage infini.

Il lui est interdit de renoncer à ce qu’il a choisi,

 

comme source de vie et de mort,

comme aurore verte et bleue,

comme sillon fertile et généreux.

 

Il nous accompagne tous.

Il irrigue nos vies.

Il fascine et il porte, ces ingrats que nous sommes,

 

de la grâce qui nous a été offerte et que nous piétinons,

de la lumière qui irradie nos âmes et que nous étouffons,

de l’espoir qui nous soutient et que nous méprisons.

 

Il ne sert à rien de le vouloir en trophée, il n’est que le miroir de nos rêves éveillés. Il faudrait mieux pour nous, l’écouter et le comprendre, pour passer de bêtes de somme à anges vivifiés.

 

Cet élan est un mirage et une nécessité : celle que nous avons d’accepter d’être aimé,

pour ce que nous faisons, et non ce que nous sommes,

pour ce que nous disons et non ce qui nous bâillonne,

pour ce que nous montrons, au lieu de le cacher, honteux et maladroits à saisir l’amour qui nous entoure, en une onde bienveillante, qui seule peut nous aider,

 

à cesser notre course effrénée, après des mythes anciens, alors que le présent est notre seul besoin.

 

Un élan comme dieu, souverain effacé,

Qui donne tout ce que l’on peut espérer,

Et qu’il nous faut remercier, sans cesser de croire,

 

non pas en lui, mais en soi,

 

pour accéder enfin au bonheur mérité, le seul cadeau qui n’implique rien d’autre que de l’accepter.

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