Le roseau

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une douce brise qui dessine des ridules à la surface de l’étang ; un soleil tiède pour profiter de l’instant ; une pause nécessaire, à l’abri des cris et de l’inconvenant.

Il est temps à présent de ne plus offrir au monde qu’un heaume et un étendard à l’avenant. Il est normal de s’autoriser de baisser sa garde et de ne plus vouloir bouger plus avant. Il est utile d’entendre que l’on est las, fatigué de ce combat.

Il importe alors de rejoindre ce lieu, ce petit vallon où ne nichent que des mésanges bleues. Les armes auront été abandonnées au château, le cheval ira paître dans les prés, un peu plus haut, et l’armure sera réparée pendant ce repos.

Il convient de marcher, le corps soudain libéré de ne plus avoir à porter tout cet attirail en vue de la bataille, l’esprit libéré des contraintes sans cesse renouvelées, l’âme sereine et le cœur léger. Le chemin n’est pas très long, il serpente entre des collines jusqu’à l’horizon, mais ce n’est pas l’objectif, ce n’est pas la direction. La halte qui s’impose prend place juste avant l’ascension, dans cette presque pente qui annonce la montée. L’étang clair et bleu fait jaillir sa source à cet endroit, calme, à l’abri, sans personne, ni quoi que ce soit.

Il n’y a plus d’horaires, il n’y a plus de vis-à-vis, d’ordres à donner ou de plans impartis. Il ne reste qu’à s’abandonner et oublier ses soucis, accepter enfin de ne plus être celui qui montre l’exemple et guide la conquête définie, mais un simple voyageur qui se pose sans regarder l’heure.

Cela fait bizarre, il est vrai, cette absence de bazar ou de bruit sans arrêt. Juste la pulsation lente du sang qui bat à la tempe ; juste les yeux perdus dans un coin de ciel bleu ; juste la paisible respiration en unique action. Il est difficile, c’est un fait, de soudain tout laisser sur un coup de tête, de s’autoriser de son plein gré de ne plus rien avoir à se soucier, d’accepter que le monde ne s’en portera pas plus mal si l’on aspire à un peu de calme.

Ce n’est pas la fin, ce n’est pas l’écroulement ; un simple interlude dans la course du temps, une bulle d’immobilité dans notre perpétuelle activité, une stupéfaction volontaire, pour ne plus regarder ni devant, ni derrière ; le droit de ne plus avoir d’agenda ; le luxe intense de refuser l’obéissance, à nos objectifs de croissance, à notre constante vigilance, à notre fuite, notre errance.

S’allonger au bord de cette eau, sentir le vent qui nous caresse la peau, l’herbe qui nous chatouille le nez et nos doigts de pieds en éventail écarté. Se croire un végétal, indolent, immuable, sans autre préoccupation de que de se tenir où il faut,

 

comme un roseau.

Inerte, mais vivant,

Immobile, mais présent,

Fragile d’apparence, mais d’une incommensurable résistance.

 

Se dire que la vie n’est pas que guerre, que son existence a autant droit au paradis qu’à l’enfer, que le bonheur ne se gagne pas, il arrive quand il doit.

Entendre que le périple n’est pas fini, qu’il faudra bien sûr repartir hors de cet abri, mais admettre que ce n’est pas grave, que ce n’est pas urgent ; ce qui compte pour le moment est de se ressourcer et de retrouver ce qui nous fait vibrer,

 

un peu de terre qu’on malaxe et dont la texture nous relaxe,

des mots à coucher par écrit, afin de se vider l’esprit,

un repas à partager, pour le plaisir de manger.

 

Et prendre conscience alors que l’on est devenu plus fort, à combattre sans arrêt, à ne pas s’autoriser à souffler, et réaliser que plus rien ne peut nous faire de tort, dès que l’on accepte de s’aimer.

 

Écrire commentaire

Commentaires: 0