Le panier garni

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il est blond et tressé, posé sur le bord d’un ruisseau. Il n’est pas fait d’osier, non, mais de roseaux croisés, de ses bordures à son anse colorée. Il semble tout neuf, à peine fabriqué par des mains enchantées, alors que ce n’est pas le cas. Ce panier en a vu des pique-niques animés, des voyages chahutés, des tendeurs bariolés accrochés à l’arrière d’un vélo cahotant.

 Il pourrait vous raconter des vies entières, de celles qu’il a servies dans l’humilité et le bonheur ; car c’est ainsi, il n’est pas fait pour être malheureux et trimbalé comme un ballot encombrant.

 

Lui n’est pas une valise qui va valdinguer au rythme des ruptures et des déménagements. Il ne contient pas toute une existence comprimée au moment où elle bascule dans le chaos.

Il n’est pas non plus un sac à dos, qui va être brutalisé, tassé, gavé d’objets et de vêtements jusqu’à presque exploser.

Ce n’est pas plus un sac à main, qui ne contient que le superficiel et l’air du temps.

 

Il est unique, il est invisible souvent, mais il est indispensable quand son heure a sonné.

Qui d’autre pour être tenu à bout de bras, balançant au rythme de hanches rebondies ?

Qui d’autre pour être à la fois solide et léger, souple et rigide en même temps ?

Qui d’autre comme symbole du grand air et des provisions à foison ?

 

Ce rôle lui convient, cette fonction lui va bien, cette place lui revient. Il ne la changerait pour rien.

 

En ce jour d’été languissant, il s’épanche sur un lit d’herbes froissées. Il est ravi d’être ici, en galante compagnie : un homme, plutôt un freluquet, de ceux qui prétendent que leurs trois poils au menton tiennent lieu de virilité ; une femme, une péronnelle en vrai, piapiatant sans discontinuer.

Et patati, et patata, et ressers-moi du vin, et un peu de fromage aussi. Elle n’arrête pas, la donzelle, une vraie logorrhée !

Et lui ? Il subit, un peu perplexe, un peu surpris, de tant d’expansivité par une si belle journée. Il ne s’attendait pas à cela, en acceptant cette invitation. Dame, la plus jolie fille du canton qui vous propose le repas, cela ne se refuse pas, et d’ailleurs, il n’a pas hésité. Il la regarde sans discontinuer, autant fasciné que saisi par une telle beauté : des courbes parfaites, juste là où il faut, un nez en trompette, si mignon, et puis ces seins, ces seins… à se damner. Oui, il sait qu’il ne devrait pas se limiter à ce si charnel examen, mais les idées, les réparties, c’est pas son truc, pas du tout. Alors il acquiesce à tout, que cela sorte d’un cerveau en forme de petit pois ou des neurones d’un génie.

 

Elle a cessé de parler. Elle le jauge, en réalité. Lui et sa carrure d’athlète ; lui est son menton carré ; lui et son automobile aussi, la seule du patelin. Elle a pris sa décision, elle ne reculera pas.

Elle se rapproche un peu, s’en va lui chatouiller le bras, sort du panier une gourmandise sucrée, lui tend à la bouche pour qu’il la croque… et la retire juste au moment où il allait la happer. Elle la tient entre ses dents à présent, et elle se penche petit à petit.

Lui paraît un lapin dans des phares : complètement dépassé par ce qui est en train d’arriver. Il se ressaisit enfin, se penche à son tour, à la toucher, sent son odeur fraîche et légère, ferme les yeux.

 

Ils se sont embrassés.

 

Le panier ne bronche pas. Il attend.

La suite, évidente, mais pas pour le garçon. Il n’a rien vu encore, rien compris de la stratégie de cette péronnelle, pour grimper au septième ciel…

mais quand il aura accepté seulement

de la conduire loin d’ici.

 

Cela ne traîne pas d’ailleurs, rien n’est même consommé ! Elle lui a pris la main et lui a crié : « On y va ! Tout de suite ! »

Lui a obtempéré, l’esprit en pilote automatique.

 

Ils ont roulé, roulé tous les trois : l’homme, la femme, où ce qu’ils prétendent être de maturité, et la panier tressautant sur la banquette arrière.

 

La nuit est arrivée, et ils continuaient, sans halte, sans hésitation, si ce n’est l’homme qui trouvait que cela commençait à faire long, malgré les câlins et les ronrons.

 

Et des lumières enfin, celles de la ville, ce mythe effrayant, du fond des campagnes d’où ils arrivaient.

 

La jeune femme se redresse. Elle cesse ses minauderies. « La gare », dit-elle d’un ton froid.

Il la regarde alors, comme si elle lui avait jeté un seau d’eau glacé. Il a enfin deviné.

 

Quand la voiture s’arrête devant le quai, la jeune femme a déjà un pied sur le pavé. Elle attrape toutes ses possessions : le panier et ses provisions. Elle s’apprête à partir, quand elle se reprend, saisit le visage du garçon et l’embrasse goulûment.

Et lui reste là, pétrifié, tandis qu’elle part sans se retourner, monter dans le train qui s’annonce justement.

 

 Le panier gît sur la banquette en skaï. Il se laisse bercer par le bruit régulier du convoi.

La jeune femme a le nez collé à la vitre.

 

Elle pleure. Elle sait qu’elle ne reviendra pas, jamais, dans ce trou pourri.

Mais c’est de joie que ses larmes s’épanchent.

De cette liberté enfin trouvée.

 

Vers sa destinée d’âme libre et fière ; vers son paradis, ou son enfer.

Une vie entière.

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