Le lutteur

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L’homme est debout face à la foule. Il est nu, ceint d’une unique culotte de peau. Il se tient fier, il se tient droit. Il n’a peur, ni de ceux qui sont derrière, ni des hommes qu’il voit.

Il est en colère, en fait. En rage, s’il faut préciser.

 

Il en a marre,

 

d’avoir peur, d’hésiter.

d’attendre le bonheur, de le prier,

de croire au pire et de l’éviter,

de craindre le malheur et ses sbires, mais de les terrasser,

 

à chaque fois, à chaque instant, à chaque heure, à chaque moment.

 

Il est furieux de perdre ce temps, de gâcher cette énergie, de brasser du vent, d’effrayer des souris.

 

Il a tellement mieux à faire, tellement d’aventures à embrasser. Il y a tant de mondes qui ne sont plus en guerres et qu’il persiste à vouloir affronter. Il est tellement plus costaud qu’il ne peut l’imaginer.

 

Il croit qu’il a encore tout à prouver, une armée d’adversaires à terrasser, une horde de démons à pulvériser, une armada de monstres à volatiliser.

Mais le monstre, c’est lui.

Mais le démon est en son sein.

Mais l’adversaire, il le connaît.

 

Il est son propre maître et son propre valet. Il est le bouclier et l’épée. Il est le problème et la solution.

 

Il est libre, l’a-t-il oublié ?

 

Il faut qu’il prononce ce mot, qu’il se l’approprie, qu’il le vive, qu’il le sente, qu’il le chérisse et qu’il le chante :

 

LIBERTÉ

 

Oui, ce simple mot, ces quelques lettres, qui ne prennent toute leur signification qu’incarnées, ancrées dans un vécu puissant, gravées sur une vie en mouvement. Ce n’est pas une théorie, ce n’est pas un concept, c’est vivant. Cela comprend le libre arbitre, la vérité et le temps. Cela contient tout ce qui peut arriver si on ose enfin l’empoigner,

pour la chérir,

pour la révérer,

pour la quérir,

pour la rêver,

 

mais surtout pour ne plus s’en séparer.

 

Alors ce lutteur, cerné de partout, que fait-il maintenant ?

 

Il affronte ce qui semble le bloquer, il disperse ce qui passe son temps à le cerner, il sème ces boulets qui persistent à l’entraver,

en leur faisant face,

en faisant fi de leurs menaces,

en poursuivant sa route droit, sans plus laisser de traces, filant comme le vent, comme une tornade à peine née, déracinant tout et son contraire, s’ils essayent de l’entraver.

 

Il commence par regarder, dans les yeux, sans ciller, cette marée humaine qui lui bloque le passage. Il les prend un par un. Il les saisit à la gorge, et il serre… pour les voir se dégonfler, telles des baudruches inanimées.

Puis il se tourne à gauche, puis à droite, et il peut se mettre à rire alors : des femmes ! De partout ! Toutes les tailles, toutes les formes, toutes les contrées ; en autant de pièges de câlins et de tendresse qui essayent de l’appâter. Mais qu’il leur rentre dedans ! Qu’il les fasse voler comme des quilles qui vont s’éparpiller aux quatre vents, insignifiantes et creuses, pour ce qui est d’aimer. Lui, il le sait, il le sent : il n’y a en qu’une qui l’attend, au pied de ce petit cèdre tordu. Elle porte une robe rouge de soie étoilée, elle tient ferme un éventail de papier. Mais ce n’est pas une sirène, ce n’est pas une traînée : c’est un ange, qui patiente, qui se languit, que ce lutteur prenne enfin le chemin pour la rencontrer. Elle sait qu’il va venir, mais elle se demande s’il va enfin écarter ces femelles inutiles, ces poupées de carton, pour se concentrer sur sa marche et sur son trajet. Car il doit avancer, s’il veut la quérir ; il doit progresser s’il veut grandir ; il doit les oublier, s’il veut guérir.

Ceci fait, ce lutteur a encore à terminer sa ronde, se retourner vers ce qui le suit chaque seconde : un troupeau de vieillards, une nuée de spectres, qui se repaissent de son spectacle et de sa force, en autant d’énergie absorbée qui lui est pompée depuis qu’il est né. Il n’a plus à tergiverser : il prend son souffle, il plante ses pieds, dans le sol et dans le magma, et

 

IL CRIE, IL HURLE !

 

Que le souffle de sa rage et de sa folie les disperse dans l’éther !

Que la puissance de cette révélation les renvoie dans la Terre !

Que sa juste et méritée colère les plombe dans leurs tombeaux et les cloue dans la pierre !

 

Et là, et là,

 

il peut respirer,

 

devant l’espace ainsi libéré,

devant le paysage qui s’est dévoilé,

devant l’horizon qui s’étend au loin,

devant la route qui serpente sans fin.

 

Il est toujours presque nu, il est toujours en chemin, mais

il est léger, il est heureux,

il est calme, il est serein,

il est responsable et en charge, enfin,

 

de sa propre vie décalaminée.

 

Eh bien ? Il attend quoi maintenant ?

 

Cours, galope, vole !

 

Elle t’attend sur son arbre courbé ; elle s’impatiente de ton arrivée.

Oui, cette femme bien sûr, mais plus encore,

 

 

ta destinée.

 

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