La longue vue

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une focale transparente et claire, qui darde sa vision sur un ciel laiteux.

Un aspect long et fin, comme le profil d’une fusée.

Une couleur de bronze et d’or, ainsi qu’un bijou précieux.

Cette longue-vue n’est pas banale, car personne ne la tient. Elle flotte dans l’air ambiant, juste préoccupée de sa situation : observer, scruter, découvrir et référencer. Elle passe ses journées ainsi, à tournoyer dans l’espace, telle une girouette insatiable, dont l’unique fonction serait de considérer

le monde qui l’entoure,

les êtres qui s’agitent,

le temps qu’il fait.

 

Cette longue-vue n’a pas de répit. Elle tournevire, elle virevolte, elle tourbillonne sans trêve, fascinée par le spectacle de la vie qui va, sans la moindre interrogation sur sa propre condition. Elle ne considère que l’ailleurs, le lointain, l’altérité qui lui fera oublier sa solitude avérée, son incapacité à s’engager, son impossible stabilité.

 

Elle n’est pas à plaindre, non ; elle est à blâmer,

d’accepter ainsi de n’être que le jouet de sa versatilité,

de ne pas oser mettre un terme à cette mise en retrait,

de poursuivre cette posture déplacée qui consiste à ne respirer qu’à travers un écran interposé.

 

Elle a beau être superbe, elle reste isolée.

Elle a beau être talentueuse, elle ne partage rien.

Elle a beau voir tout, elle n’en tire aucune leçon.

 

Cette longue-vue n’aura de repos que lorsque le paysage aura disparu sous un voile gris, sera empli de brouillards et de doutes, qui l’obligeront enfin à envisager une autre route. Il est regrettable qu’il faille ainsi un drame ou un échec lamentable pour qu’elle consente enfin à se poser la question, la seule qui vaille : que faire de ma condition ?

Ni plus, ni moins qu’une remise en cause.

Complète, totale, impérative et vitale.

 

Il pourrait pourtant lui être évité les affres de la peur et de l’égarement, de soudain comprendre que les temps ne sont plus à l’observation, mais bien aux changements et à l’action. Les heures passées à scruter lui ont appris bien plus qu’elle ne le soupçonnait,

que chaque parcours est unique,

que chaque existence a son mérite,

qu’embrasser sa destinée est la seule possibilité,

 

pour passer de spectateur à explorateur,

pour se transformer de voyeur en samaritain,

pour devenir cet être qui sera le référent pour demain.

 

Cette longue-vue n’a pas déchu, mais elle n’occupe pas la place qu’elle devrait. Tant de talents ne doivent plus être employés à l’examen, à la passivité. Il importe maintenant de plonger dans le rythme intense et vibrant du quotidien, d’accepter les bouleversements, de se mêler au flot de la foule et d’accompagner le mouvement.

 

Car il en est ainsi, cet étrange objet isolé n’est que le miroir de nos vies, de cette obsession permanente que nous avons de nous concentrer sur de petits points minuscules qui n’arrêtent pas de changer ; sans jamais arriver à décrocher notre regard de cette lucarne étriquée qui n’est qu’un fragment de notre réalité,

pour enfin embrasser l’Univers en totalité.

 

Les observateurs ont fait le devoir, ils peuvent plus surseoir

à la nécessité de s’impliquer,

à l’impérative mutation,

à l’urgence d’intervenir afin que les mois futurs libèrent toutes leurs promesses, de renouveau et de liesse, que les années à venir dévoilent les richesses qu’elles gardaient cachées, dans l’espoir que nous puissions y accéder.

 

La renaissance est à nos portes. Embrassons-là, avant qu’elle ne nous emporte.

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