L'homme dans sa pirogue

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Un fleuve boueux et vaste, au milieu de la forêt ; un homme, presque un enfant, dans une pirogue de bois.

Le voyage a débuté il y a longtemps, avant même que le fleuve ne coule. L’homme vient de bien plus loin que cette eau maintenant déployée. Lui, son domaine se niche au pied d’une montagne rouge et grise, de fer et de cuivre, un volcan en réalité. Il dominait la vallée et ses méandres d’eaux. Il se sentait réchauffé, contre ces parois brûlantes, il voyait le ciel et la terre, en même temps. Il savait que cette pause ne pouvait pas durer, et qu’il devrait replonger pour achever ce qui avait été commencé : une mutation, un bouleversement.

 

L’homme a donc salué la montagne, il a descendu ses contreforts, pour se mêler à la dense végétation qui léchait les flancs. Il n’avait pas peur, non ; il n’était pas effrayé. Il est des chemins qu’il faut soi-même se créer pour réussir à se révéler.

Alors il a avancé, avec prudence, avec volonté, pour rejoindre ce qui lui était destiné : ce giron liquide, cette mère hors norme ; ce fleuve incroyable, aussi beau qu’effrayant. Un monstre dont la renommée dépassait, et de loin cette forêt ; une puissance folle qui pouvait aussi bien vous emporter vers l’ailleurs que briser les meilleurs ; une entité aussi aimante que dévastatrice, extraordinaire à n’en pas douter.

 

Quand l’homme est arrivé sur les rives entrevues de là-haut, il n’a pu s’empêcher de trembler : quelle force, quelle énergie, quel flux ! Et il lui appartenait maintenant de s’y plonger. Il a avisé un tronc tombé sur la terre grasse, et s’en est approché. Il lui a fallu du temps, il a usé de patience, mais il était convaincu que, sans ce qu’il façonnait, il sombrerait : une pirogue. Il y a mis son amour, il y a mis son talent, il y a mis tout ce qui pouvait l’aider à surnager en cas de chavirage : une pierre translucide et irisée, un pic, une corde en fibres claires et un livre, à la couverture de cuir bleu.

Puis il s’est lancé.

Ou plus exactement, il a été emporté, aspiré, ballotté dans l’instant par les remous de ce fleuve ahurissant.

Pas le temps de réfléchir, juste à s’agripper.

Pas le temps de frémir, juste à cavaler.

Pas le temps de regretter, juste à assumer.

 

Et ces flots sidérants, parfois tempête, parfois vaguelette ; pas un jour identique au précédent, pas un repos qui puisse se planifier : une bataille de tous les instants.

 

L’homme n’a pas flanché, malgré les paquets d’eau jetés au visage, malgré les tourbillons à vomir partout, malgré les rapides et les cascades : il a tenu.

Il a tenu parce qu’il vivait des émotions à nulles autres pareilles.

Il a tenu parce qu’il passait du désespoir le plus complet à la jouissance démente.

Il a tenu parce que, malgré la mort à chaque tournant, malgré les orages et les éléments déchaînés,

il ne s’était jamais senti aussi vivant.

 

Ce n’était plus un fleuve, c’était un univers.

Ce n’était plus un vecteur, mais une véritable lumière.

Ce n’était plus un moyen, mais un amour extraordinaire.

 

L’homme n’a jamais compris ce que ce fleuve voulait faire de lui. Parfois, il se demandait si son unique objectif n’était pas de le broyer. Parfois il se plaisait à croire qu’il était en sécurité, sur ces flots vigoureux. Parfois, il se demandait s’il n’était pas perdu, emporté dans une direction qu’il n’avait pas choisie, pas voulue.

Et dans ces moments de doute, dans ces égarements, il se revoyait, sur cette montagne, avec cette vue, et le dessin de ce fleuve, dans le vert de la forêt, qui traçait un cœur immense, il en est certain.

Dans ces moments-là, il s’allongeait, fermait les yeux, laissait son bras pendre par-dessus bord et sa main effleurer l’eau, en une caresse légère, juste pour montrer à ce fleuve,

qu’il ne le craint pas, en dépit de ses colères,

qu’il lui fait confiance, en dépit des pièges tendus,

qu’il sait ce qui se cache au fond de l’eau boueuse et tumultueuse :

 

un trésor inestimable.

 

Alors il se prend à rêver, lui l’homme minuscule sur ce colosse fluctuant,

à ce jour où il quittera cette pirogue,

à cette heure où il mettra à nouveau pied à terre,

à ce matin qui sera l’aube d’une nouvelle vie, en ce qui le concerne, mais pour ce fleuve aussi.

Car ce voyage n’est pas une fin en soi, mais seulement le début d’un recommencement,

pour l’homme, rejoindre cette plage, et cette femme qui l’attend ;

pour ce fleuve, se mêler, enfin, à l’océan.

 

Une aventure qui a débuté il y a bien longtemps, entre un ange et un monstre apeuré.

Une rencontre dure, violente, mais nécessaire pour que les deux puissent avancer.

Des retrouvailles qui ont donné tous leurs fruits :

 

À l’homme, pour qu’il puisse grandir et s’émanciper.

Au fleuve, pour qu’il accepte enfin ce qu’il est.

 

Un homme dans sa pirogue qui a chevauché un géant.

Un homme si petit que tous croyaient qu’il basculerait, mais qui par sa volonté, a réussi l’impossible : faire couler les larmes sur un visage pétrifié,

 

celui d’un fleuve qui n’osait plus aimer.

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