Le coffre enluminé

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Un coffre, ni trop petit, ni trop grand, posé sur un plancher, à l’abri des éléments. Il n’a pas été ouvert depuis longtemps, depuis le dernier millénaire même, cela se remarque sans peine, au vernis terni par la fine couche de poussière, aux peintures incrustées qui ne rayonnent plus de lumière.

 

Il est remisé dans un gourbi oublié par une femme empressée, de protéger ses trésors, de s’enfuir au-dehors, dans un maelstrom de hurlements et de fantômes. Il a été presque jeté sur le sol, avant que sa propriétaire ne s’envole, dans un bruit de froufrous, avec un regard un peu fou. Il n’a pas eu son mot à dire, il n’a pu que la voir partir, avant que les ténèbres et le silence deviennent les signatures de son absence.

 

Il patiente depuis sans un bruit, au milieu des cartons avachis et des toiles d’araignée, seul vestige d’un éclat de beauté, avec ses dessins fantastiques, sa serrure magique et surtout, un monde de trésors dont lui seul se souvient encore. Il n’est pas triste, il n’est pas sanglotant, il accepte son sort comme le ferait un enfant, puni pour une bêtise qu’il n’a pas commise, mais qui se plie aux ordres impartis. Il espère, il croit, qu’un jour la vérité éclatera, qu’il lui sera à nouveau reconnu qu’il n’a pas fait de bévue, qu’il n’y est pour rien dans ce départ au petit matin.

 

Lui se souvient parfaitement de ce qui est survenu.

 

 

Il y avait ces fêtes, ces tourbillons, de joies et de plaisirs à foison.

Il y avait ces promesses de bonheur et de liesse.

Il y avait cette envie de croquer dans la vie.

 

Il se remplissait avec facilité de ces échantillons d’existence enchantée. Il accueillait sans peine, ses moments exempts de chaînes, ces images de magnifiques paysages, ces invitations aux voyages.

 

Et puis il a senti que le vent tournait, quand est arrivé cet homme, cet ancien valet. Il a vu que sa maîtresse passait du sourire à la détresse. Il a remarqué que les réceptions s’espaçaient. Il a assisté, impuissant, à la paralysie grandissante. Il a compris le premier que la fête avait assez duré.

Il a vu cet homme, ce rustaud, briser les rêves en milliers de morceaux. Il a senti sa rage de ne pas se fondre dans le paysage, de n’être qu’un intrus encore, un étranger de plus. Il a perçu que ce pitoyable spécimen de barbu n’était pas à la hauteur, pas au niveau de tout ce que sa maîtresse offrait de beau.

Il n’a pas pu la défendre, il a entendu les coups, les menaces jusqu’à ce que son cœur se fende et qu’il comprenne que le prochaine fois que cette femme viendrait partager ses pensées, les pures, les siennes, ce sera pour pleurer.

Et ce jour est venu, où elle n’en pouvait plus. Elle était lasse de combattre, de se faire battre comme plâtre. Elle a choisi de partir, pour ne plus revenir. Elle a entassé tous ses maigres effets, elle a dit au revoir dans un souffle, alors que tombait le soir, et elle a enfoui au plus profond d’elle, l’espoir, l’allégresse et elle a jeté ce coffre fermé au fond de ce grenier.

 

Le coffre est resté depuis, stoïque, alangui, se rappelant chaque moment, chaque seconde de ce temps-là, où le soleil brillait, où tout souriait, où les seuls soucis étaient d’avoir trop d’amis. Parfois, il réveillait un des joyaux qu’il contenait, se perdait dans les mille facettes de sa taille parfaite, l’éclat iridescent de ce si beau diamant ; puis il le laissait retomber dans le sommeil, en priant pour qu’un jour, quelqu’un le réveille.

 

Ce jour là est venu.

 

La femme n’a jamais disparu. Elle a emporté avec elle ce coffre et des centaines d’autres pareils. Elle ne réalisait pas qu’elle avait ces richesses-là, nichée au fond de son âme, tout bas.

Elle a certes continué à faire comme si elle vivait, comme si rien ne s’était passé, comme si ce cauchemar n’avait pas existé ; mais elle jouait la pantomime, elle n’affichait qu’un sourire à la triste mine, elle ne trompait personne avec son air de fanfaronne. Elle arrivait peut-être à donner le change, face aux curieux, face aux visiteurs étranges qu’elle invitait dans son salon pour leur assurer que tout allait bien, au fond ; mais dans son cœur rouge et pulsant, dans ces battements effrayés et lancinants ne vivaient plus que la peur d’avoir raté son bonheur. Elle était terrorisée à l’idée d’avoir tout gâché, alors qu’elle n’y était pour rien si un furieux avait décidé de briser son destin. Elle oubliait juste un détail, que cette guerre qu’elle a traversée n’était qu’une bataille ; qu’elle n’a pas été vaincue, qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu et qu’aujourd’hui est le jour de la revanche, de la victoire sur le sort, sur le désespoir.

 

Elle sait ce qu’elle a à faire, de si simple, de si évident : qu’elle se libère de ses remords, de ses tourments ; non pas en se flagellant, en gémissant, mais fière et droite d’avoir su retomber sur ses pattes, et d’avoir continué malgré les malédictions lancées.

Elle a un geste naturel à accomplir : ouvrir à nouveau ce coffre qui déborde de désirs ; l’empoigner, le tirer dehors et admirer tous ses trésors,

 

les siens, ses dons,

ces talents qui tous jailliront,

ces joies qui ont toujours été là,

ces éclats de rire qui ne demandaient qu’à sortir,

cette évidence qu’elle garde en son sein des richesses immenses.

 

Et il n’y aura plus de peur, il n’y aura plus aucun malheur.

Il ne restera que le soulagement de constater que tout revient à l’instant

 

le plaisir des rencontres,

la jouissance des sens,

la douceur des baisers,

le bonheur d’être aimée.

 

Ce coffre et tout son contenu doivent à présent être exposés à tous, à leur vue ; que s’affiche le droit d’être heureux et la nécessité que ce soit à deux

 

sans crainte de coups,

sans appréhension de dire « nous ».

 

et ce coffre n’aura plus d’utilité. Il ne restera plus qu’un écrin,

 

celui de l’amour partagé.

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