La louve romaine

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Elle est telle qu’on l’attend : massive, généreuse, toute de bronze poli, ce vert d’eau un peu sombre, qui produit quantité de reflets.

Elle trône sur son piédestal, au fond de ce temple oublié, prenant la poussière et les toiles d’araignée.

Elle ne se plaint pas, elle ne demande rien, elle se contente de rester là, incertaine et transie, surprise surtout, de cette relégation.

 

Il n’y a pas si longtemps, ils étaient nombreux à vouloir ne se serait-ce que la toucher, caresser ses seins généreux, la croire maternante rien que pour eux, pour une douce assurance et un complet abandon, certains de ne pas être jugés mais juste embrassés dans leur totalité.

Et puis la lumière a baissé, les bougies ont fondu, les lourdes portes ouvragées se sont refermées d’un coup, sans préavis. Plus de célébration, plus de cérémonie ; que le silence et la nuit.

 

Une mère sans ses enfants ; un amour inutile ; un besoin de réconfort qui soudain disparaît, emporté par la vie et sa masse de tracas.

 

Cette louve est pétrifiée, par cette relégation, par cette brutale ignorance qui la couvre d’opprobre et de quolibets. Elle ne sert plus à rien, elle est sèche et tarie, elle n’offre plus que ses flancs décharnés, qui jusqu’alors débordaient de vie. Elle se recroqueville, elle rétrécit. Elle ne ressent plus la nécessité de donner. Elle n’offre plus que l’image du chagrin.

 

Elle ne comprend pas, pourquoi elle en est là, pourquoi c’est ainsi. Elle trouve injuste et lâche de passer d’un seul coup, de la postérité à la placardisation. Elle voudrait rugir, hurler sa colère ; elle voudrait mordre ces mains qui l’ont enchaînée, à cet autel qui ne reçoit plus d’offrandes ni de bouquets. Elle voudrait s’enfuir, défoncer ces murs qui lui cachent le soleil et ne portent plus que de l’ombre, sur ce qu’est sa vie.

 

Elle se transforme en statue de sel, elle qui était d’un métal précieux. Elle perd son énergie, sa force. Elle se dissout dans le néant, sans même essayer

 

de lutter,

de se battre,

de refuser cette déchéance et cette humiliation.

 

C’est étrange, de voir cette semi-déesse accepter ainsi, sans même combattre, ce destin macabre qui n’est pas le sien. Il faut l’aider, il faut lui rappeler qui elle est.

 

Qu’elle regarde d’abord sur les murs alentours, toutes les traces de son passé glorieux : ces enfants beaux et grands qui ne doivent leur salut qu’à sa seule bonté ; ces combattants aguerris et costauds, qui l’ont défendue sans hésiter ; cette ville immense et tentaculaire, bâtie sur sa seule volonté.

Qu’elle absorbe à nouveau tous les rayons de gloire qui lui sont destinés. Qu’elle retrouve les sensations de bien-être et de contentement qu’elle semblait oublier. Qu’elle se relève enfin de sa couche miteuse et reprenne sa place au centre de l’agora.

 

Il n’y a pas trente-six manière de redevenir soi.

 

D’abord, se rappeler d’où l’on vient, exactement ; tout le chemin parcouru, tous les obstacles surmontés. En tirer orgueil et fierté, de ce parcours ardu, pour se conforter dans la force de sa propre volonté.

Ensuite, faire entendre à sa voix, à hurler même, à tous ceux qui prétendent qu’elle n’est plus là. Les mordre aux jarrets, les harceler si besoin, jusqu’à ce qu’ils se souviennent tout ce qu’ils lui doivent depuis le commencement.

Récupérer enfin, et d’autorité, le trône vacant qui avait été laissé dans les souvenirs d’un passé nié.

 

Et accueillir comme il se doit, les louanges et le respect, qui jaillira de ce dernier combat

 

pour retrouver la confiance justifiée,

pour retrouver l’amour infini,

pour retrouver

 

le besoin d’exister,

la nécessité de vivre,

l’urgence de l’afficher.

 

Une louve romaine, vestige d’un passé puissant, qui prend à nouveau place, au centre de son monde, au milieu de tous, jusqu’à la fin des temps.

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