Le tas de cailloux

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un tas de cailloux colorés, en une pile entassée.


Un monceau de galets gris, blancs, bleutés, avec la forme d’une pyramide miniaturisée.

Il est posé sur une colline, entourée de pins maritimes. Il semble avoir été élaboré par un lutin distrait, ou un enfant qui s’ennuyait, tant il n’a rien à faire à cet endroit. Il est joli certes, mais aussi utile qu’une voile à une bicyclette. Il occupe un espace qui ne paraît pas à sa place.

Chacun des cailloux a été choisi avec soin pourtant. Ils sont beaux, pris un par un, ils sont équilibrés, ils donnent envie de les lancer pour faire des ricochets. Et là, ils sont empilés comme des gravats. C’est étrange, c’est surprenant, presque un signalement sur un chemin de promenade, une borne, pour éviter les incartades. On en trouve dans l’Himalaya, ou dans des lieux de foi, en une marque de confiance en son destin, son existence ; la preuve que l’on n’est pas seul, au milieu du chaos et du désordre, perdu loin des foules, loin des hordes, mais au plus près de ce que l’on est : petit, si petit, dans l’immensité.

Cet empilement de concrétions, cette presque montagne en réduction touche bien plus que ce qu’elle n’y paraît. Elle offre l’occasion de s’arrêter, dans sa course, dans son errance, pour revenir à soi, à son essence, pour s’ouvrir à autre chose que la fuite et se concentrer sur ce qui nous habite : le besoin de sens, la nécessité d’un trajet, et non pas des zigzags de tous côtés.

Cette simili construction a ainsi bien des fonctions. Elle signale que nous ne sommes pas seuls, ni perdus, mais que d’autres avant nous ont arpenté cette Terre, ces sentiers ardus. Elle rappelle que nous devons aussi participer à cette transmission, ce respect ; admettre enfin que nous ne sommes pas des pantins agités, mais des êtres de chair et de pensées ; considérer autrement les heures que nous vivons, qu’à l’aune de la consommation ; abandonner sans regret cette course au porte-monnaie.

 

Que se passe-t-il alors, à la vision de cet inattendu trésor ?

 

Il se passe qu’il est maintenant urgent de cesser de déranger les gens, pour un oui, pour un non, mais pour combler ce besoin d’émotion.

Il se passe qu’il est l’heure de s’ouvrir, à d’autres envies, d’autres désirs.

Il se passe que le moment est venu d’élargir un peu ses vues, de ne plus rester le nez collé sur le guidon, en klaxonnant à fond vers un ravin profond.

Il se passe qu’il importe à cet instant de construire soi-même son propre monument ; ramasser une à une de ces pierres ; les choisir, leur enlever la poussière ; les poser avec attention, sans manifester de frustration ; se concentrer sur ce travail et aller au bout vaille que vaille ; admirer ensuite le résultat

 

et se rendre compte qu’il s’agit d’un miroir de soi.

 

Chaque pierre, chaque caillou correspond ainsi à un désir, un atout ; à la chance d’avoir pris le temps de considérer ce qui nous fait aller ; à l’opportunité de s’arrêter pour saisir toute la richesse de ce que l’on est.

 

Ce tas de cailloux insignifiant est en fait ce qui nous rend différent. Les pluies, les rochers ont façonné sa spécificité. L’endroit et le chemin ont posé son destin. Les saluts des visiteurs, leurs prières sont ce qui nous fait grandir et peut nous rendre fiers

de ne plus être seulement une ombre

qui passe en criant, en trombe,


à la poursuite d’une chimère


qui n’est que mirage délétère.

 

Ce si petit symbole de rien est ce sur quoi nous serons jugés à la fin : sur les traces que nous avons laissées, sur l’aide que nous avons apportée, sur l’amour que nous avons montré

à aider,

à construire,

à édifier,

à bâtir.

 

Ce tas de cailloux nous survivra, comme un mausolée, un souvenir ici-bas.

Il est temps de se mettre à l’édifier avant que les années n’aient filé.

 

Un premier caillou vient d’être posé : à vous de continuer.

 

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