Le rameau

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Une douce brise qui agite un laurier centenaire, dans une atmosphère délétère.

Un soleil de plomb qui écrase de sa chaleur tout ce qui a l’impudence de s’agiter.

Une journée d’été, partagée entre volutes d’air légères et enfer de rayons brûlants, mortifères.

Un bruit de feuilles qui oscillent au gré de cet étrange paradoxe, d’être à la fois rafraîchies et consumées en même temps.

 

Personne ne se hasarde à musarder sur la corniche où ce bel arbre se dresse. Il est seul, vigie végétale et phare d’un vert sombre, à montrer qu’il ne ploie pas sous le joug de ces éléments, qu’il se tient fier et droit dans l’espace environnant. Il n’a rien à prouver, il n’a pas choisi de pousser là, il a fait avec, c’est tout, quand cette petite graine s’est nichée entre deux cailloux. Il a combattu pour ne pas être enseveli, alors qu’il poussait. Il a lutté pour ne pas être piétiné, par les contrebandiers, les sangliers. Il a résisté aux embruns desséchants, aux vents violents, à trop d’eau ou pas assez. Il a grandi, envers et contre tout, sans rage, sans ambition autre que celle de devenir ce qu’il devait : ce tronc noueux, ces feuilles denses, ces billes dorées ; le symbole du succès.

En cette journée de feu, en ces heures de violence, il n’a pas changé d’un iota, par rapport à la petite pousse qu’il était, uniquement préoccupé de croître, seul concentré sur l’instant ; ne pas abandonner, ne pas céder face aux tourments. Il n’est pas fier de son attitude, il n’a pas appris les postures. Tout ce qu’il connaît est la vie dure, la résistance à la persécution ; inlassable, têtu, déterminé. Il ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. Il n’entend pas s’ériger en miracle. Il se contente de vivre le présent, de trouver cette onde pure qui l’irrigue, d’accueillir le nid de ces mésanges qui l’intriguent, de sentir le loir qui creuse sa galerie entre ses racines fournies. Il n’a pas de projet, pas d’agenda, autre que tâcher de durer, heure après heure, année après année.

Il a bien compris qu’il était singulier, dans ce monde d’éphémère et de précipitation. Il a vu le loup dévorer le faon, juste sous son ombre répandue par une Lune blanche et glacée. Il a senti la chaleur des flammes de l’incendie lécher ses ramures, puis s’en détourner. Il a entendu les cris de l’aigle avant qu’il ne fonde sur la souris qui s’imaginait à l’abri. Il n’a rien pu faire qu’assister à ce ballet de mort et de vie, tandis que lui continuait d’osciller, avec un tronc de plus en plus rugueux.

Il ne sait pas où il est cependant, sur ces rochers jaunes et aigus, face à cet océan. Il s’est demandé une fois, pourquoi lui avait survécu, alors que tant d’autres de sa fratrie avaient fini broutés, brisés, recroquevillés, incapables d’offrir à la Terre plus leur fugace incarnation. Il n’a pas eu de réponse, malgré ses interrogations, malgré le temps qui poursuivait ses circonvolutions. Il n’a plus voulu savoir alors si son existence tenait de la chance ou du remords, d’être l’élu qui porterait la charge de transmettre aux suivants les histoires que ses branches contenaient, en des myriades de brins, en une profusion d’informations.

 

Être un et pourtant multiple.

Être seul et pourtant accompagné.

Être sans mémoire et pourtant la vérité.

 

Il continue alors à scruter cet horizon d’un bleu étincelant. Il essaye d’être le plus fidèle à ce qu’il est, touche de verdure dans cette minéralité. Il tâche de percevoir ce qu’il ne voit pas ; ces montagnes derrière lui, au loin ; ces cavités profondes, gorgées de sources cachées ; ces champs de blé et de son qu’il ne peut qu’imaginer ; cet ailleurs qu’il ne connaîtra pas, agrippé qu’il est à cet endroit.

Il n’a pas de regret, pas de honte non plus ; de ne pas ressembler à cet oiseau et de ne pas sillonner l’air ; de ne pas être cette lave qui sourde et invente de nouvelles terres ; de ne pas filer dans les vagues, telle cette naïade aux yeux clairs. Il laisse les jours se dissoudre, dans cette multitude d’ondes irrésistibles qui emportent les rêves et les espoirs vers des abîmes indicibles. Il ressent la force qui le tient droit. Il écoute la sève qui irrigue ce qu’il est, ce grâce à quoi il croît. Il ne gémit, ni ne se plaint. Il s’en remet à son destin.

Il ne s’est jamais senti solitaire ou abandonné. Il a le sentiment de ne faire qu’un avec l’Univers et son cortège de fées. Il pourrait raconter des contes auxquels personne ne croirait, tant leur variété et leur imagination sont de toute beauté. Il parlerait alors de lucioles et de scarabées qui, la nuit venue se transforment en lutins et en sylphides élancées. Il murmurerait des fables inouïes, mélanges de réalité et de fantasmagorie. Il chanterait aussi, une mélodie parfaite et ondoyante, aubade au miracle de la vie permanente.

Il n’est qu’un laurier cependant, un arbre parmi tous ceux qui habillent le sol d’un manteau de feuilles et de branches, fragiles, fugaces et renouvelées. Il ne connaît pas bien tous ces autres qui, comme lui, s’acharnent à pousser, à défier le désert et la soif, en un jaillissement persistant. Il ne sait pas s’il fait bien, s’il pourrait faire autrement, mais au fond, cela n’est pas important.

 

Il est vivant.

 

Il ne veut pas savoir où sa vie s’arrêtera, si ce sera la foudre, dans un éclair blanc ; si un éboulement de cailloux l’emportera vers le néant ; s’il ploiera enfin, vieux et agonisant. À quoi bon se torturer pour ce qui n’est qu’un possible changeant ? Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a que les graines que nous avons semées, et les siennes sont belles, jaunes et lumineuses, il les voit bien, jaillir un peu plus loin, sur un autre escarpement ou emportées par le vent. Il ne peut s’empêcher de sourire alors, de savoir qu’un nouveau sillon se creuse, ailleurs, différent, issu de son propre foisonnement. Il ne les verra peut-être pas se battre à leur tour, contre les moutons ou les vautours, mais il n’est pas inquiet pour elles, il sait qu’il leur a légué la plus magnifique des étincelles : l’amour, éternel.

Alors il continue sa vigie immobile, sa veille naturelle, et il se dit qu’il a bien mérité de reconnaître qu’il n’a pas failli, qu’il ne s’est pas égaré, qu’il a fait du mieux qu’il pouvait ; que les coups du sort ne l’ont pas détruit, mais l’ont forcé à s’adapter ; que l’âpreté de sa vie n’est pas une sanction, qu’il n’est pas puni ; mais que le chemin qu’il a tracé est celui que l’on attendait de lui : unique, singulier ; beau et apaisé.

Il ne craint pas d’être jugé ou évalué dans ce qu’il a accompli. Il espère simplement que son passage sur cette étoile aura été l’occasion d’apporter un soupçon de beauté et de révélation, à tous ceux qui ne voyaient en lui qu’une souche triste et alanguie ; qu’il est en fait tout autant combattant que ces guerriers hurlants, mais que lui a choisi un autre défi : rayonner sans bouger d’un minuscule récif. Il ne se juge pas à l’aune de héros ou de parias. Il considère qu’être est déjà une victoire en soi, et que ne pas avoir fui dans une quête d’un paradis imaginé ou promis est la plus éclatante preuve qu’il a trouvé sa voie, personnelle et neuve, loin des modèles assénés, hors des schémas prédéfinis.

Il supporte donc ce soleil de feu, il vacille à ces vents nerveux, il creuse le sol à la quête de cette eau qui va le vivifier, il répand sa gloire apaisée.

Et il se dit que la vie est belle, fut-elle de souffrances et de sorts cruels, parce qu’elle nous apprend à être plus grands ; parce qu’elle nous offre l’occasion de nous dépasser ; parce qu’elle est une chance de comprendre qui on est.

 

Ce laurier nous lègue son rameau, en une promesse de félicité.

 

À nous de nous en emparer.

 

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