Le pont de bois

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Tout le monde sait ce qu’est un pont : un truc qui relie un côté à un autre, point.

Vraiment ? Est-ce tout ce qui vous vient à l’esprit ? Ce schéma riquiqui, cette description restreinte ? C’est décevant, et cela explique bien des choses sur votre condition : li-mi-tée !

 

Un pont est tout sauf cela.

Un truc donc ? Un ouvrage d’art, devriez-vous dire ! Un bijou d’architecture dans lequel les hommes et les femmes ont mis tout leur savoir et leur talent ; une construction gracile, légère et lourde pourtant ; un mécano d’ingénierie qui tient on ne sait comment.

Qui relie, précisez-vous ? Bon, ce n’est pas faux, mais au combien incomplet. Il porte, il traverse, il soutient, il domine, il enjambe, il équilibre : voilà bien le moins.

Un côté à l’autre, prenez-vous la peine d’ajouter ? Quel magnifique pléonasme, quelle splendide redondance ! Comme si relier pouvait se faire in abstracto ! Et c’est aussi que vous n’avez toujours rien compris : tout est lié, tout est un. Ce pont ne fait que rappeler cette vérité.

 

Ceci posé, reprenons.

 

Ce pont qui nous occupe est singulier.

D’abord il n’est pas très grand, enfin, si l’on ose considérer qu’ouvrir un chemin dans les airs, faire franchir le vide en-dessous, ne signifie rien ou si peu. Bien sûr qu’il a un rôle immense, mais sa taille est à notre portée. Lui est tout de bois, de rondins précisément, ce qui explique ses dimensions.

Ensuite, il est vieux. Là encore, si l’on se met à notre niveau, si minuscule et éphémère. Lui a été construit en des âges où les hommes étaient curieux et respectueux des autres et de leurs contrées. Le bois donc, de l’érable, presque rouge, sombre en tous les cas. Poli et solide, plaisant et arrondi.

Il est en arc, d’ailleurs. Pas un de ces ponts droits et arrogants, qui imposent leur rigidité dans un paysage tout de courbes et de déliés. Non, lui s’élance en douceur, puis atteint un apogée, pour redescendre en pente tranquille, comme un atterrissage sur du coton. Une merveille d’attentions.

Enfin, il attire l’œil, irrésistiblement. Personne ne peut échapper à ses proportions parfaites, son profil harmonieux. On a envie de grimper dessus, de s’adosser à sa balustrade, de faire une pause au milieu, de prendre le temps de contempler, ce qu’il nous offre de son point de vue.

 

Justement, à ce propos, où est-il situé ?

 

Ah. Il se mérite celui-là. Il n’est pas pour le premier venu.

 

Il est dans un jardin, où les chrysanthèmes et les buis sont taillés dans un art qui les fait ressembler à des tableaux vivants. Un paysage magique et unique, qui a pris des millénaires à être façonné, par la nature patiente et docile ; par des jardiniers attentifs et inspirés ; par une princesse qui savait ce qu’elle voulait : rien moins que la perfection.

 

Vous voudriez vous y rendre, n’est-ce pas, après une telle description ?

 

Normal, c’est fait exprès,

 

pour que vous ayez envie,

pour que vous en rêviez,

pour que cette destination soit votre obsession,

pour que rencontrer ce pont et son écrin soit votre seule volonté.

 

Car ce pont, c’est vous.

Car ce jardin est le vôtre.

Car ce monde en réduction n’est rien d’autre que votre vie à portée.

 

Là, tout de suite, vous êtes sur une bretelle d’autoroute vide et froide, grise et empesée, inutile et vaine, un non-sens en accéléré.

 

Vous avez intérêt à prendre la première sortie venue, d’urgence ; quitter cette quatre voies absurde et obsessionnelle ; cessez cette course dans le vide ; bref,

 

vous arrêter pour vous retrouver.

 

Vous plantez votre petit bolide dans le premier chemin croisé. Vous laissez votre attaché-case sur le siège avant. Vous jetez votre téléphone aux orties.

 

Et vous attendez.

 

Une carriole, tirée par deux percherons. Vitesse zéro. Objectif nul.

 

Vous montez dedans. Vous saluez le paysan bourru qui la guide, puis vous lui poser la question : ce pont, ce jardin, c’est par où ?

 

Là, il vous rira au nez, pour sûr, et ça lui fera du bien, vraiment. Il ne répondra pas, mais dans un sourire, il tendra le doigt

 

vers votre poitrine, votre cœur exactement.

 

Vous aurez le droit de rire alors, ou de pleurer aussi, tant cette révélation vous fera du bien ; tant cette évidence vous avait échappé ; tant leur accès était simple et à portée.

 

Alors vous descendrez au prochain carrefour, au milieu des champs, non sans remercier votre conducteur et son attelage. Puis vous regarderez à gauche, puis à droite, et vous ferez cette chose folle :

 

vous suivrez votre instinct !

 

Et il vous emmènera vers des destinations insoupçonnées, vers des pays jamais vus, vers des paradis imaginés : vers la liberté, enfin.

 

Et vous pourrez alors vous asseoir à votre tour, sur ce petit pont de bois, les bras posés et les pieds dans le vide, la tête dans les étoiles aussi : chez vous, en réalité. Et ce sera bien.

 

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