L'éventail

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il est posé sur un meuble sombre, à la limite de basculer, dans l’angle près de la porte d’entrée. Il est replié pour le moment, comme réduit à sa plus simple expression. Seules s’affichent sa couleur orangée, et son manche de nacre ouvragée.

Il traîne dans ce corridor depuis un certain temps déjà, presque incrusté de poussière, presque fossilisé. Il ne se souvient plus qui l’a déposé là : une cocotte empressée de retrouver son amant ? Une petite fille qui voulait jouer à la poupée ? Ou un antiquaire qui aurait omis de le rapporter à son magasin ?

Qu’importe : le mal est fait. Il a sombré dans l’inutilité, dans l’inertie, dans l’absurdité d’un objet qui ne sert plus que de décoration alors que sa fonction première était d’éveiller

les sens à son doux courant d’air,

la sensualité durant la moiteur de l’été,

à la séduction d’un revers de poignet,

et la beauté surtout, car là est son attrait.

 

Ils sont peu nombreux à avoir eu le privilège de le contempler dans sa splendeur dévoilée. Ils sont privilégiés, ils sont bienheureux et chacun d’eux garde encore en mémoire le chatoiement extraordinaire qu’il leur a été offert d’admirer.

 

Est-il besoin de la rappeler, la parure de ce bijou d’artisanat, la délicatesse de ce trésor de dentelles ? Oui, il semble bien, tant les années qui se sont écoulées ont fané ces trésors d’inventivité.

 

Osons alors saisir cette antiquité qui paraît ne plus avoir d’éclat, et admirons.

 

D’abord, il importe de mettre des gants, de ceux en coton blanc léger, ou en mailles éthérées, qui donnent à tout mouvement de la main la grâce d’un magicien ou d’une fée.

Ensuite, il convient de souffler, un air doux et revigorant, sur la surface, sur ce profil confit de gris et de particules agglomérées. Et là, de se reculer, pour ne pas éternuer, tant le nuage qui s’en détache prend d’énormes proportions : un véritable smog, une pluie de cendres sédimentées.

Puis, se reculer encore, vite, devant les reflets qui éclatent d’un coup, après ce bain d’air et de vent. Le orange devient or, l’ivoire, virginale, bien loin de ces couleurs défraîchies.

Il est temps alors, d’oser l’empoigner.

 

Oui, vous pouvez rire ! Il vous paraît fait de brume, tellement il est léger, mais ne vous y trompez pas : ce n’est que de la soie, la plus pure, la plus délicate, que seuls quelques explorateurs lointains ont su rapporter de leurs périples aventureux.

Mais n’hésitez plus maintenant : basculez votre poignet, et d’un coup sec, déployez-le,

 

et extasiez-vous, c’est bien le moins.

 

Il n’a plus rien à voir avec ce ridicule objet limité. Il est vaste, il est équilibré, il est beau, il est merveilleux, car ce qui apparaît devant vos yeux éblouis était insoupçonné :

 

un paysage, finement dessiné, fait de fils entremêlés et de traits précis.

Une vallée, un cours d’eau, un oiseau sur une branche et une demoiselle à l’ombre d’un cerisier. Elle lit, vous le remarquez, un petit ouvrage avec, incroyable, même un titre qui apparaît. Vous essayez, vous arrivez, à le déchiffrer. Que dit-il ?

 

« Le renoncement »

 

Comment cela ? Quel sens cela peut-il bien avoir au sein d’un tel enchantement ?

 

Vous tentez de retourner l’éventail, vous observez le verso, et ô surprise, un autre dessin !

 

Un ciel cette fois-ci, des étoiles et la Lune, pleine, mais… lumineuse aussi ? Quelle est cette magie ? Vous éteignez la lumière, afin de vérifier votre impression,

 

et vous lâchez l’objet comme s’il vous avait brûlé.

 

Vous n’avez pas crié, non, vous auriez pu

 

devant ce visage grimaçant qui vous a jeté ce regard moqueur et franc ; apparu en transparence, comme flottant dans l’air ambiant.

 

Vous vous ressaisissez. Vous vous baissez et reprenez l’objet. Il n’est pas abîmé, vous avez de la chance. Il est fragile pourtant.

 

Vous reprenez votre inspection. Les dessins sont réapparus, rassurants et connus.

La nuit constellée.

La jeune fille et son livre… dont le titre a changé !!

 

Vous lisez cette fois :

 

« La vérité »

 

Vous tremblez, vous ne pouvez plus vous en empêcher. Vous savez que ce livre est l’histoire de votre vie, vous l’avez compris.

Vous pleurez, sans pouvoir vous arrêter. Vous sanglotez, tel un petit enfant perdu de sa maman,

mais vous n’avez pas lâché l’éventail. Vous le tenez toujours fermement, et vous avez raison. Regardez-le à nouveau.

 

Ce sourire, cette figure d’ange qui s’affiche à présent.

 

Ce n’est plus un éventail, c’est votre portrait.

 

Vous ne respirez plus, sous le choc, sous l’évidence qui se fait jour dans votre esprit.

 

Vous avez une seconde chance, un cadeau inouï

de recommencer là où vous avez failli,

de reprendre le fil de votre destinée,

de renaître à nouveau,

 

comme cet éventail qui n’avait plus de raison d’être, qui n’avait plus de main agile pour le faire vibrer, qui n’avait plus de sens, ni de fonction.

 

Vous vous l’appropriez. Vous le rangez contre votre poitrine, au plus près de ce qui importe vraiment : votre cœur, vibrant et bon.

 

Vous quittez cette maison. Vous abandonnez derrière vous cette prison, cette geôle momifiée,

et vous passez la porte, vers le soleil levant,

celui de la vie nouvelle qui vous tend les bras,

celui de la renaissance espérée,

celui de la vérité assumée et du renoncement oublié.

 

Vous devenez enfin ce que vous méritez : un être de pure lumière et beauté.

 

Un ange, c’est bien cela, vous ne vous êtes pas trompé

 

Vous, en vrai.

 

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