L'homme sous l'arbre

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L’air est irrespirable et rugueux. La lumière est misérable et lépreuse.

L’homme n’est pas mieux loti, vêtu de guenilles et d’un chapeau avachi. Il est assis à même la terre, ce sol caillouteux et gris. Il a le regard vide et l’esprit ailleurs, le corps pétrifié de celui qui a peur, que la terreur a habité et déserté il y a peu, laissant dans ses membres le sillage de frissons récurrents.

L’homme se sent seul, se sait abandonné. Il n’attend pas grand-chose de ce temps immobile. Il patiente, vide et déserté de toute pensée, habité seulement de légers tremblements.

 

À ces côtés, ou son surplomb plus exactement, un arbre, ce qu’il en reste plutôt.

Un tronc massif et tordu, des branches squelettiques et fourchues, ainsi qu’un trou, béant, en son milieu. Ce colosse pétrifié, ce sarcophage végétal qui ressemble à un tombeau dressé, écrase de son ombre et de sa stature le pauvre hère à ses pieds. Il ne le considère même pas, il le domine sans essayer, de prétendre qu’ils pourraient être frères dans ce paysage vitrifié, de lui laisser croire qu’ils sont ensemble et non pas deux âmes perdues, solitaires et éloignées.

 

Un croassement retentit dans la nuée grise.

Un corbeau, de suie et de plumes, de griffes et de bec acéré, vient se poser entre ces deux symboles d’un monde dévasté.

L’animal sautille sur le sol inhospitalier, grimpe sur un caillou, picore un gravier. Il tourne sa tête et son œil noir vers le premier de celui qu’il entend approcher.

Ce sera l’homme, par hasard ou par fatalité.

L’oiseau de nulle part enfonce ses pattes, une à une, dans la poussière au sein de laquelle il grave l’empreinte d’une croix qui n’appelle plus, ni dieu, ni ange, qui ne fait rien que marquer l’insondable oubli où ont sombré les vies et les projets de l’humanité.

L’animal s’approche conquérant de ce patin immobile et vain qui prétendait incarner le genre humain. Il pousse un cri, il teste une réaction, mais l’homme ou ce qu’il était, ne daigne même pas soulever son torse décharné pour arguer d’une respiration qu’il est encore vivant.

Le corbeau s’enhardit, il attrape un bout de tissu lacéré qui pend de la manche la plus près. Il tire dessus, en arrache un morceau avec lequel il s’amuse un peu, comme un jouet qu’il aurait déniché, en caricature d’enfant avec un hochet.

Cela ne lui suffit pas cependant. Il abandonne son trophée effiloché. Il reprend sa conquête, sûr de pouvoir maintenant atteindre ce délice entrevu, sous le chapeau bas : cet œil vitreux, morne, qui lui servira de festin.

Le corbeau n’hésite pas : il saute sur l’épaule de l’homme momifié. Il arrache le chapeau d’un coup de patte énervé. Il savoure son triomphe à la vue de ce reflet humide et globuleux qui lui confirme qu’il ne s’est pas trompé. Il s’apprête à lever le bec et à le planter, afin d’éclater cet orifice qui ne luit plus d’aucune vibration,

quand son échine se fracasse sous l’affaissement soudain et abrupt d’une branche de l’arbre qu’il avait dédaigné.

 

Trois cris stridents déchirent l’espace qui s’anime soudain.

 

Le piaillement du corbeau qui sait sa fin arrivée et son destin scellé.

Le craquement de l’arbre qui s’est enfin décidé à prendre parti.

La joie de l’homme qui se découvre un allié et un festin.

 

Un feu crépite maintenant, dans un cercle de pierres allumé. Une viande rôtit en son milieu. Un homme reprend vivacité et entrain. Un arbre lui offre de quoi se nourrir et se réchauffer.

Un trône et son suzerain.

Un monde qui vient de renaître, par la grâce de l’alliance retrouvée.

 

Le soleil peut à nouveau se lever.

 

 

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