Le lama

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un hiéroglyphe inca, un bas-relief oublié sur le flanc d’une pyramide écroulée ; un animal qui devrait être charnu, rembourré, costaud et qui n’est que l’ombre portée de l’incarnation qu’il est censé habiter.

Le plus étrange dans ce tableau est la qualité de la reproduction. Tout y est admirablement dessiné : les cils fins et recourbés, la toison épaisse et drue, les sabots forts et droits, le port altier. Il n’en reste pas moins que la bestiole est collée, figée, agglomérée à ces pierres formidables, qui symbolisaient il y a une éternité, le pouvoir, la jouissance, l’adoration.

 

Lui était là, à cette époque, bien sûr. Il portait des ballots de laine riche et dense, à même de magnifier les tuniques des prêtres et des officiants. Il patientait dans les allées du marché, indifférent à cette foule qui braillait, à ces gamins qui jouaient à le chatouiller. Il ne se sentait pas mal à l’aise, non ; juste dans l’attente que ce moment surréel prenne fin et qu’il retourne dans ses pâturages, ses hauteurs, où l’air brûle les poumons de froid et le vent fige tout ce qui est vivant. Il savait que cette transhumance obligée était le passage requis pour pouvoir ensuite gagner sa liberté le reste de l’année. Alors, un peu d’étourdissement, un sentiment de déracinement, ce n’était pas cher payé pour ces longs mois de jubilation, de promenades, de découvertes à foison.

 

Seulement, cette fois-ci était différente. Non, pas le lieu, identique et bondé. Ni l’homme qui l’avait traîné dans cet endroit malséant, épuisé et las.

C’est ce regard qui l’avait pétrifié. Cette obscurité d’où perçaient deux éclats glacés comme des lames que l’on aiguise avant qu’elles ne transpercent la peau et ripent sur les os. Une silhouette, au coin de cette travée, encapuchonnée et sombre, qui ne bougeait pas ; le fixant lui, et son chargement.

Il avait commencé à s’agiter, à faire sentir son malaise. Son maître l’avait rabroué, sans même le considérer. Les hommes et leurs manies de ne pas faire attention à l’essentiel et de se perdre dans le superficiel….

Il avait alors entrepris de frapper le sol de ses sabots, afin qu’au moins, on le déplace, on le délace, et on le bouge un peu. Peine perdue, efforts vains.

 

Il en était un qui n’avait rien perdu de son manège cependant : la silhouette, immobile et effrayante maintenant, qui dardait son regard, où ce qui en tenait lieu, sur lui et sur lui seul.

 

Le lama avait essayé de comprendre ce soudain intérêt. Oui, il représentait un beau spécimen, au-dessus de sa catégorie certes, mais il n’était pas unique, loin de là. Oui, il était le seul qui pressentait les choses, les gens, bien avant que quoi que ce soit ne survienne. Mais cela s’apprend, cela se pratique. En quoi serait-il ainsi soudain remarquable et digne de cette examen ?

 

Il n’a pas eu le temps de trouver des réponses. Il n’a pas eu l’occasion de pousser plus avant ses investigations.

 

Le noir total. L’obscurité effrayante. La solitude aussi.

 

Coincé. Écrasé. Pris au piège d’une force qu’il ne soupçonnait pas.

 

Il n’y a pas eu d’alarme, pas de prévention ; aucune menace, ni insultes lancées au vent. Les oubliettes, direct. Le cachot étouffant. La prison de pierre.

Et les années qui défilent, muet et seul, triste et froid. Pas d’évolution, pas de solution, pas de commisération. La violence brutale d’une malédiction sans même le début d’une miséricorde ou d’un pardon.

 

Il a cherché à comprendre, dans ce qu’il aurait pu faire, dans les êtres qu’il aurait délaissés, dans les mots qu’il aurait prononcés.

Pas d’indice, pas de révélation. Que le désespoir et le néant.

 

L’immobilité. La statufication. La mise au ban.

 

Le temps n’y a rien changé.

Les pierres se sont usées, la pluie n’a pas cessé.

Les joints se sont dissous, la mousse est apparue.

Des morceaux sont tombés, la Terre a tremblé.

 

Et lui, emprisonné. Hors des ans, hors du monde, hors de la vie.

 

Jusqu’à ce jour, celui-là précisément : celui qui célèbre la Lumière revenue. Celui de la concorde et de la félicité. Celui du partage et des vœux.

Un autre regard porté sur lui. Un étranger, grand, baraqué ; qui le perçoit solitaire et perdu ; qui le découvre quand tous l’ont perdu de vue ; qui lui délivre ce message qu’il attendait enfin :

 

QU’IL EST VIVANT.

 

Et les premiers frissons traversent sa toison.

 

QU’IL EST LIBRE.

 

Et il pose enfin ses pas sur le sol herbeux.

 

QU’IL PEUT EMBRASSER SON DESTIN.

 

Et il oublie ce cauchemar rémanent.

 

Tandis qu’il avance à présent, ébahi et détaché, il ne peut s’empêcher de se retourner, afin de contempler une derrière fois ces murs impies qui le sclérosaient. Et il pousse un cri : il est toujours là-bas ! Il le voit !

Mais non.

Ce qu’il ne réalise pas, ce qu’il n’a pas compris, c’est qu’il est transformé maintenant, métamorphosé, détaché de tout ce qui l’écrasait.

 

Vivifié, lumineux et léger : une âme sur le chemin de sa rédemption.

 

Une Nativité, pour lui seulement.

Noël, assurément.

 

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