Le Mau

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Un pelage tavelé, une allure racée ; un œil froid, des oreilles pointues ; une agilité sauvage, une intelligence acérée : un félin comme on n’en fait plus.

Certains voient en lui un chat, mais ils n’ont rien compris. Certes, il en a tous les attributs, mais cela ne fait de lui ce que vous croyez. Il est plus simple de se rassurer en le rangeant dans cette catégorie, que de se pencher sur l’origine de sa vie ; sa naissance sur ce fleuve, aux pieds de ces monuments ; ses voyages dans ce pays de sable et de vent ; ses souvenirs étranges, qui le hantent le nuit.

Des statues colossales ; des ombres écrasantes ; des mystères enfouis : les réponses qu’il cherche tant, les questions qu’il n’ose pas se poser, sur sa venue ici, sur son arrivée dans cette ville froide et grise, sur son incapacité à supporter les mesquineries de ce peuple qui l’envahit et n’a toujours rien compris à ce qu’est vraiment la vie.

Lui le sait. Lui le sent. Lui le transmet, mais sans savoir comment.

 

Il se croit commun et moyen. Il l’a entendu tant de fois répété.

 

Il n’est rien de tout cela. Il est tellement différent, qu’il a toujours été rabaissé, faute pour les autres d’admettre qu’ils ne le comprennent pas, qu’ils ont peur surtout : de ses pouvoirs enfouis, de sa maîtrise du temps, de sa clairvoyance innée, et du reproche permanent qu’il projette sur eux, sur leur petitesse et leur finitude, sur leur étroitesse et leurs habitudes, sur leur absurde condition d’êtres limités.

 

Il est temps qu’il embrasse ce qu’il est.

Un messager des morts, un souffle de l’Éternité, un passage entre ce monde et les autres. Une providence incarnée.

 

Sans lui, les fantômes disparaissent dans le néant et la nuit.

Sans lui, nos ancêtres et les leurs avant finissent oubliés.

Sans lui, nous perdons tout sens de nos destinées.

 

Ce chat qui n’en est pas un est une passerelle entre l’oubli et la sagesse, entre le fatras et l’ordre, entre les scribouillis et les bibliothèques.

 

Doit-on encore le qualifier de félin, ce presque maître des mots ? Doit-on sans cesse le réduire à sa condition présente, alors qu’il est plus grand, plus vaste, plus omniscient que le plupart d’entre nous ?

C’est acceptable s’il nous autorise, s’il consent à s’abaisser à nous considérer pour ce que nous sommes, minuscules à ses yeux, et tellement, tellement loin de la vérité.

Pour le reste, il n’a aucune raison de se laisser faire. Il doit lutter, griffer, mordre, feuler, pour imposer ce qu’il est vraiment : au-dessus, ailleurs, que ces minables parasites qui l’escagassent au quotidien, alors qu’il a mieux, largement mieux à faire que de perdre son temps à se défendre de ce mépris constant.

 

Qu’il trouve un miroir, un grand, sur pied, encadré de bordures sombres et ouvragées, qu’il croisera dans ce musée, poussiéreux et oublié. Qu’il se mire dedans, qu’il oublie ce qu’il voit, son enveloppe contrainte et limitée, et qu’il s’y plonge entièrement. Il verra alors ce puits sans fond, de savoirs et de richesses qui se développe en son sein, qui tressaille de vibrations d’amour et de soins, qui n’attend qu’une parole pour être libérée ; celle-là :

 

Inch’Allah !

 

Qu’il déchire alors ses certitudes, qu’il envoie valser ses timidités, qu’il éparpille ses doutes et qu’il déploie ce qu’il est :

 

une chimère à nulle autre pareille ; une déesse des âges oubliés ; une mère, une protectrice, un ciel entier : Nout réinventée.

 

Puisse sa colère nous être épargnée…

 

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