La source

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un petit bois isolé, une belle journée d’été. Aucun promeneur à l’horizon, juste les tressaillements de la forêt. Un espace hors du brouhaha, hors de la frénésie qui agite le monde ici-bas.

Un havre de paix, une halte bienvenue, pour qui regarderait enfin par-delà les êtres et les choses déjà vus. Car il n’est pas plus belle invitation à la rêverie que ces vallons qui cheminent en folâtrant sous les futaies. Les arbres sont légions mais aussi compagnons. Ils penchent leurs branches vénérables comme autant de protections, contre le soleil brutal et la déshydratation. Et s’il n’y avait qu’eux, mais ce n’est pas le cas. Il y a ce miracle qui se révèle au détour d’un bosquet,

 

cette source, ce lieu magique et fou.

 

Un insignifiant trou d’eau que l’on pourrait confondre avec une flaque d’eau. Un drôle de rond d’humidité que cernent des cailloux colorés. Il faut s’y pencher et écouter, pour enfin percevoir son chant guilleret. Une mélodie du bonheur, une preuve qu’il est possible à toute heure, de faire de chaque instant une fête et du futur un brouillard, pour ne se concentrer que sur ces précieuses secondes, qui permettent de s’inventer une ronde, une danse, une jubilation, seules à même de justifier ce pour quoi l’on persiste à respirer.

 

Il n’y a plus à hésiter. On pose son sac, ses effets, et on se penche sur son reflet, qui s’esquisse dans cette source de bienfaits. On note alors que les rides, que les cernes des yeux fatigués, s’estompent, se dissipent dans cette eau lumineuse.

On se redresse, surpris, d’un tel miracle accompli. On touche sa peau, ses joues, un peu choqué, un peu saisi. On se rend compte que tout est encore là, et on ne comprend pas.

On se penche à nouveau, au-dessus de cette coquine, qui se prend ainsi à jouer avec nos perceptions, mutine.

Derechef, un visage d’ange, un rajeunissement. Plus une angoisse plantée sur le front ; plus une trace de ce qui nous morfond : le velouté d’un grain de bébé, le miracle d’une remise à zéro. Alors on ne bouge pas, on ne veut pas effacer, ce spectacle rassurant, de notre immortalité. On se mire, on s’admire, sans plus de retenue. On s’observe, on s’ausculte, comme si l’on ne s’était jamais vu. On se regarde vraiment, les mirettes ébaudies, de se voir soudain si beau et si béni.

Le temps s’écoule ainsi, comme ce mince filet, qui s’échappe de cette source, pour se perdre dans la forêt. On reste là, sans plus de projet, à redécouvrir qui l’on est. On prend soudain conscience, que l’on avait jamais fait ce si simple examen : se voir en vrai, sans fard, sans regret, juste pour admettre que nous sommes incarnés.

Ils sont loin les objectifs de production. Elles sont dissoutes les mortifères ambitions. Il ne subsiste plus que soi et son reflet, mêlés à cette source que personne ne connaît.

 

L’on commence alors à rationaliser. On se demande comment l’on a fait pour ne pas la croiser, malgré toutes nos balades en cet endroit, malgré nos GPS, nos cartes qui font foi. On prend note de ce rocher, un peu rond, un peu gris, qui surplombe ce site inédit. On compte les arbres autour, qui nous offrent leurs plus beaux atours. On se dit que l’on pourra ainsi retrouver sans problème ce paradis exclusif et pérenne.

 

Mais est-ce là l’important ? Ou bien la nécessité de profiter de ce moment, où l’on est seul avec soi-même, à s’interroger sur sa vie ; où l’on évacue les problèmes pour ne profiter que de ce qui nous sourit ?

 

Ce source n’existe pas vraiment, elle n’est là que pour ceux, qui ont besoin d’être rassurés, sur leur image, sur leur visage et surtout leur rappeler

 

que ce n’est pas cette apparence qu’il nous faut révérer,

mais bien l’innocence enfouie sous ces oripeaux fripés ;

que ce n’est pas le miroir, qui fait notre réalité,

mais bien ce que nous refusons de voir, année après année :

 

que le temps passe à se couvrir de crème et de pots,

que ce n’est pas cela qui efface les tristesses et sanglots ;

que la seule chose qui importe est ce qui est derrière

ce masque éphémère, notre vraie nature, notre âme enfouie.

 

Cette source est un cadeau, qui ne réapparaîtra pas de sitôt. Elle n’a de raison d’être par ce qu’elle nous force à admettre : que nous sommes égoïstes et sots, bien en peine de comprendre un traître mot de ce que nous prodigue la Nature, journée après journée ; la chance la plus pure, de nous réinventer ; la possibilité infinie, de devenir qui l’on est.

Cette source restera un souvenir, une image fugace, de ce qui nous attend : la joie de nouvelles aventures, si nous arrivons sans atermoiement, à redevenir cet être magique, ce si jeune enfant, qui portait en son sein, le passé, le futur et le présent.

 

Sinon elle disparaîtra à jamais, pour se transformer en marais, en étendue de vase, qui nous retiendra prisonnier, jusqu’à ce que nous acceptions, de tout lui abandonner : nos richesses en toc, nos petitesses de vioques ; nos voitures inutiles, nos toiture de tuiles ; nos rêves de nains, pour un grand saut vers demain,

 

ce jour béni et doux, où nous accepterons enfin de poser nos deux mains sur notre visage

et de dire : « Merci. »

Écrire commentaire

Commentaires: 0