Le sprinter

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il est replié sur lui-même, concentré, attentif.

Il écoute son corps, sa respiration, ses muscles bandés.

Il n’y a plus de stade, il n’y a plus de foule, il n’y a plus de temps.

Il n’y a que l’instant : cette seconde, cette concentration, cette tension.

 

Mais il se rappelle néanmoins, tout ce qui l’a conduit ici, en ce jour, sur cette ligne de départ, déterminé et impatient

DE GAGNER.

 

D’abord toutes ces années, d’errance et de questionnement.

La recherche sur ce qu’il est vraiment et de ce que la vie lui promet.

La quête de la bonne personne à qui confier ses rêves et ses envies.

 

Et la déception, immense, incommensurable, quand il a réalisé que l’entraîneur à qui il avait tout dédié n’était qu’un baltringue, une baudruche, un fanfaron incapable de rien.

Alors le retour au vestiaire, le doute, l’angoisse, d’avoir tout raté : cet entraînement indispensable pour arriver à ses fins, cette routine nécessaire pour grandir enfin, cet objectif clair et droit : le podium, et la première marche, sans hésitation.

Et puis cette rage aussi, cette violence, d’avoir perdu tout ce temps, d’avoir vécu pour rien, de se demander si vivre, c’est aller d’échecs en désillusions ; cette pulsion de tout détruire, et de laisser tomber.

 

Mais cette intuition, folle, bizarre peut-être : que pour vivre, il faut renaître parfois. D’où ce retour au fondamentaux :

-       la remise à zéro ; des compteurs, des objectifs, des motivations ;

-       la reprise de A à Z de ce qui l’a fondé, du berceau à cette journée ;

-       le début d’un nouvel entraînement, seul peut-être, mais motivé comme jamais.

 

Les premières courses qui s’enchaînent, et lui à la traîne, loin derrière des cadors qui ont droit à tout, et lui à nada.

La rage qui revient, la haine de ce monde-là, l’envie de tout envoyer valdinguer, mais ce salut soudain, cette femme dans les tribunes, qui lui sourit et l’encourage, la seule peut-être, mais la première surtout. Il s’en est arrêté, de surprise et de joie, de voir cette main qui se tend et qui n’attend pas de rétribution, pour une fois.

Un signe, peut-être ; une évidence surtout : il n’est et ne sera jamais seul, plus du tout. Ce temps-là est passé, pénible, dur, mais indispensable pour qu’il comprenne les vraies priorités, et qu’il acquière ce qu’il n’a pas encore réalisé :

 

UNE ÉNERGIE PHÉNOMÉNALE.

 

Cette course ainsi, en ce matin gris et pluvieux.

Des concurrents affûtés, des coachs de partout, des groupies pour eux qui braillent des slogans.

Et lui ? Seul encore, avec son sac de sport, ses baskets élimées, et oui, bien sûr, encore ce sourire dans les tribunes, silencieux, isolé certes, mais confiant.

 

Il revient sur la ligne de départ. Il sent les gouttes de pluie dans son dos, l’air chargé d’odeurs et de tensions. Il pose ses mains sur la piste, juste devant la ligne. Il baisse la tête, il prend une grande inspiration.

 

100 mètres, juste 100 mètres à parcourir, mais qui lui feront faire un bond de géant.

Car il ne le sait pas, mais dans ces tribunes se trouvent aussi, un futur sélectionneur, et l’amour de sa vie, patients, distraits, venus ici par hasard, en espérant décrocher le gros lot.

 

Le coup de feu qui retentit.

 

Cette puissance incroyable, ce jaillissement dément !

 

Ils n’ont rien vu, rien compris, tous ces automates en short, tous ces nains anémiques : il est parti comme une fusée. Il a déchiré l’air, avec une volonté hors norme : celle de manger le monde et d’être devant.

Et il l’est : de 5 mètres. C’est dingue, sur une telle distance !

 

Il n’y a pas de photo-finish : il est tout seul sur le ligne d’arrivée. Les autres sont au ralenti, à l’arrêt même. Lui est déjà monté sur cette marche qu’il convoitait : la numéro 1.

 

Ce qu’il est, qu’il va continuer à assurer, ce qu’il va pérenniser, ce qu’il va sublimer.

 

La musique qui retentit, une jeune fille qui s’approche pour le féliciter. Un baiser au vainqueur, mais un battement du cœur, différent, émouvant, énorme ; celui d’un amour qui naît.

Et cet homme un peu en retrait, avec une casquette, l’air concentré. Il le verra après la cérémonie. Ils parleront et ils vont entamer la chronologie d’une légende comme seule le sport en connaît.

 

Un sprinter qui croit être un looser.

Un sprinter qui est à la porte du bonheur.

 

Un sprinter qui doute,

Et qui pourtant a pris la bonne route,

 

la seule, la vraie : vers sa destinée.

 

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