La bûche

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Posée par terre, triste et solitaire, une bûche qui ne sert plus à rien, si ce n’est à prendre la poussière. Elle n’est pas dans la pire des situations, au fond : sur des tommettes rouges et jaunes, dans un vieil atelier, à l’abri des frimas et de l’humidité. Elle pourrait s’en accommoder et se dire qu’elle a tout gagné,

 

la chance de ne pas flamber dans une cheminée surchauffée,

l’opportunité de regarder la temps passer,

la possibilité de durer ;

 

mais ce n’est pas du tout ce qui lui vient à l’esprit. Elle se morfond, elle s’ennuie, elle veut de l’action et de l’énergie. Elle ne comprend pas pourquoi elle a atterri là, elle et pas les autres ; pourquoi l’ensemble du boisseau est parti dans le salon, tandis qu’elle se trouve reléguée dans cet étrange endroit, ni maison, ni jardin, ni garage, ni salle de bains ; un no man’s land qui ne se voit visité que par un étrange bonhomme courbé.

 

Dire qu’elle patiente serait exagéré. Elle n’en peut plus de ce vide, de ce néant qui semble l’engloutir sans rémission, de ce sentiment de ne plus exister, ni pour elle-même, ni pour la maisonnée. Elle tâche de s’occuper en se remémorant ses origines, sa création,

ce petit bois éloigné où poussait cette lignée de châtaigniers,

ce paradis végétal qui n’avait pas vu le tranchant d’une lame,

ce coin de fraîcheur qui ignorait le bruit des moteurs.

 

Elle n’était consciente de rien alors, juste de cette sève qui la traversait, cette sensation inouïe et bienfaisante d’être au cœur de la vie, simplement là, sans autre considération que de laisser filer, les heures, les saisons, le bonheur à foison.

Et puis ce déchaînement de violence, d’huile puante et d’essence, de chaînes et de hurlements, qui a soudain détruit tout ce qu’elle connaissait. Plus de futaie, plus d’unité ; la solitude, mais aussi la singularité. Plus d’arbre, plus de frondaison ; l’empilement, mais aussi la réunion. Une drôle de naissance dans un déferlement de sensations, nouvelles, brutales, inattendues, incroyables : devenir enfin une entité à part, en étant projetée pour un nouveau départ.

Alors ce voyage, ce transbahutage, ce mouvement ; ballottée d’un côté à l’autre, sans autre option que de s’en remettre à la grâce du changement , à la menace d’un bouleversement trop grand pour elle, inconnu parce que toute nouvelle. Elle n’était pas seule pourtant, accompagnée dans toute cette évolution par des comme elles, ou assimilées : un peu plus grosses, un peu plus colorées, un peu plus rosses, un peu plus cabossées ; une masse énorme d’homologues qui se sont matérialisées, là où elle se croyait unique et désemparée. Elle ne les a pas choisies, elle les a rencontrées, de force parfois, quand on les empilait en tas ; par plaisir aussi, quand elles se retrouvaient bien rangées.

Un apprentissage à travers la mixité. Une éducation dans la diversité. Une découverte de l’altérité.

Est enfin arrivé ce grand chambardement : être choisie précisément pour ce que l’on est, par un être humain, un seul, qui a décidé de vous désigner pour l’accompagner durant les saisons à traverser. La joie de se voir remarquée, considérée, distinguée, avec un jaillissement d’espoirs enfouis. Tout un monde de perspectives qui soudain se dévoile, ainsi qu’une abondance de merveilles,

un nouveau foyer,

de nouveaux amis,

l’espoir de transformer enfin sa vie en plus grand, plus infini que ce qu’elle est, limitée et riquiqui ; la chance d’offrir ses capacités et son énergie pour un dessein qui révèle et emplit,

d’amour.

 

Mais alors patatra ! Voilà la bûche qui chute en chemin de ce grandiose projet. Toutes ses consoeurs ont droit à l’attention du maître de maison, tandis qu’elle choit lamentablement sur la route de son avènement. Elle veut crier, se faire remarquer, dire qu’elle n’y est pour rien, que ces écarts surviennent parfois et qu’il faut à nouveau la prendre dans les bras.

Il n’y a plus personne cependant pour l’écouter. On passe à côté d’elle en se demandant ce qu’elle fait là, pourquoi elle traîne encore au sol alors qu’elle devrait prendre part à une grande flambée,

de célébration,

de réunion,

de transformation

de réalisation.

On est embarrassé pour elle, on s’interroge sur ses qualités : est-elle bien taillée ? A-t-elle bien saisi le rôle qu’on lui avait assigné ? Pourquoi n’y adhère-t-elle pas ? Pourquoi se fait-elle désirer ? Elle veut faire sa maligne et se prétendre différente de ses copines ?

La bûche a beau protester, dire qu’elle n’avait pas choisi d’être écartée, personne ne l’écoute en vérité, chacun trop persuadé de sa mauvaise volonté.

 

Alors elle stagne depuis dans cette drôle de position, d’être à la fois celle qui voudrait être comme tout le monde, mais se trouve mise hors de la ronde, alors qu’elle n’a rien fait d’autre que de basculer dans un univers à sa portée.

 

Les jours s’écoulent. Les autres stères sont consumés. Le feu dispense et disperse une énergie nouvelle et formidable, réchauffant les corps et les cœurs autour de la table.

La bûche, elle poursuit sur sa lancée, dans son étrange évasion, à la fois subie et projetée. Elle se fait parfois chatouiller par une famille de souris, elle entend un cageot de pommes jacasser. Elle découvre des objets qu’elle n’aurait jamais imaginés : une gouge, un rabot ; un pot de cire, une bougie. Autant d’étranges rencontres qui la font se questionner et s’ouvrir à ce qu’elle n’aurait pas pu envisager par ailleurs, sur cette route qui lui était désignée.

Elle finit par ne plus savoir si une place lui est impartie, si son destin est d’être reléguée, dans les bordure de la vie, à regarder les autres vaquer à leurs occupations, construire leur destinée.

Elle se rend bien compte que le temps passe, que certaines occasions ne se rattrapent jamais, que celles qu’elle avait connues sont transformées maintenant, sur une autre lancée, sans plus aucun rapport avec son vécu. Elle lutte pour ne pas sombrer dans l’amertume, dans les regrets. Elle se dit qu’elle n’a pas failli, qu’elle n’a pas choisi cette différence, cette singularité. Elle voit la lumière qui change, l’air qui s’adoucit. Elle comprend que se sont enfuis l’hiver et cette saison qui était celle pour laquelle elle avait été créée. Elle sait qu’elle est différente maintenant, qu’elle l’accepte ou non, sans arriver pourtant à choisir entre résignation et abandon.

 

La porte de l’atelier reste souvent ouverte à présent. Des hirondelles volettent entre les poutres. Un loir a fait son nid dans un recoin. Les souris sont dans les champs et les pommes croquées.

Et la bûche est encore là, à contempler la vie qui s’écoule, malgré elle, à côté, sans comprendre pourquoi elle est ainsi reléguée, le sens de tout cela, qui la stigmatise et sème dans ses pensées l’effroi. Elle était tellement perdue dans ses questionnements qu’elle n’a pas perçu le bruit : des talons haut sur les tommettes rougies ; et la voix : « Tiens ? Et du châtaignier en plus ? Je peux la prendre et la travailler, papa ? »

Une main qui saisit la bûche, la soupèse, caresse sa surface empoussiérée.

Une voix qui se met à chanter une balade du temps jadis, faite de soupirs et de vœux.

Et les outils qui entrent en action ; sans douleur, sans coup, juste une étreinte telle une danse, une renaissance, à se laisser porter par plus grand que soi, à accepter que l’on façonne des rêves auxquels on ne pensait pas.

 

Le temps qui se dissout.

Le sentiment de passer de boulet à plume enjouée.

L’impression de quitter une gangue pour des froufrous.

 

La voix à nouveau, mélodieuse et réjouie : « J’ai fini ! Tu as mis où les bougies ? »

 

Une bûche qui n’en est plus une.

Une bûche qui a décroché la Lune.

 

Une bûche qui se croyait ratée et rejetée.

Une bûche qui trône maintenant sur une table de chevet.

 

Une bûche qui n’aspirait qu’à finir en flambée,

et qui porte maintenant une bougie allumée.

 

Une bûche qui comprend enfin qu’il n’y a jamais d’échec,

mais un apprentissage vers ce qui nous projette

au creux du monde, au cœur de la fête :

 

notre place parfaite

au sein l’Univers, notre maître.

 

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