Le blaireau dans son terrier

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le cadre est enchanteur : une herbe foisonnante, des petites fleurs en profusion, quelques papillons aussi, le tout sous des frondaisons lumineuses et aérées.

Au milieu de cette magie, un trou, noir, rond : un terrier.

 

La vision de cet orifice obscur est étrange, déplacée, au sein de ce petit paradis. Comme un puits dans le sable blond ; comme une tornade sur un champ de blé ; comme un crépuscule dans un après-midi ensoleillé.

 

Cette entrée n’a pourtant rien de plus, rien de moins, que ne l’offrirait l’issue d’un terrier de lapin, ou de renard aussi : un havre pour se reposer, se sentir en sécurité.

Sauf que ce n’est pas le cas.

Le ressenti à cette découverte donne la chair de poule, comme si l’on avait mis le pied sur un nid de guêpes et que les guerrières rayées ne se soient pas encore manifestées ; comme si l’on savait que l’inéluctable allait survenir, mais qu’il était trop tard pour reculer.

 

C’est curieux, malséant, avec l’envie de partir en courant. Mais il n’est plus temps : la situation est établie, il n’y a plus qu’à prier

que cette antre ne soit pas celle d’un loup,

que cet abri ne cache pas un serpent venimeux,

que cette soudaine vision ne débouche pas sur une nausée.

 

La promenade avait pourtant bien commencé. La journée s’annonçait douce et cotonneuse, entre nuages légers et ciel d’un grand bleu. L’idée d’aller se balader était excellente, et le lieu bien choisi : ce bois vieux de mille ans, avec ces troncs moussus, ces chemins folâtrant, ces recoins à foison.

Comment se fait-il alors que tout ait basculé ?

 

Ah. Cette espèce de mouche, mi-taon, mi-drosophile, qui n’arrêtait pas de vous escagasser et vous a fait égarer. Oh, de pas grand-chose, pas de grand détour, ni de fourrés touffus : juste une errance dans un endroit que vous ne connaissiez pas, n’aviez pas prévu de parcourir, surtout sans provision ni carte, et avec ces sandalettes aux pieds.

Et pile quand la mouche se décide enfin à cesser de vous importuner, cette rencontre imprévue, joyeuse de prime abord, au vu du cadre plaisant, puis gênante, inquiétante, quand vous l’avez remarqué,

ce sombre recoin,

cet interstice malséant,

cette anomalie évidente.

 

Et vous êtes là, seule, paumée, face à ce mystère complet que vous n’avez pas, mais alors pas du tout envie d’explorer.

 

Mais voilà :

 

vous n’avez pas le choix.

vous êtes arrivée où vous deviez.

vous ne pouvez plus reculer.

 

Que faites-vous alors ?

 

Vous cherchez de l’aide et vous voulez appeler ? Mais qui ? Qui croira à votre histoire de trou maléfique et malsain ?

Vous voulez vous enfuir en courant ? Mais pour aller vers où, grand dieu ? Vous êtes paumée !

 

Et si vous décidiez de faire ce qui est juste,

 

à votre mesure,

à votre dimension,

à votre destinée ?

 

Vous affrontez ce qui vous terrifie.

 

Vous vous asseyez dans l’herbe d’abord. Vous sentez les parfums qui se dégagent et essaiment de partout quand vous vous posez.

Vous regardez, dévorez des yeux tout ce qui vous entoure, pour le graver au fond de votre cerveau, comme si ce jour devait être le dernier : la petite mésange sur le bouleau là-bas ; le bouquet de jonquilles au pied du talus ; le gargouillis du cours d’eau, un peu derrière ; et cette odeur de frais, de terre humide et généreuse.

Et vous appelez ; oui, parfaitement ! Vous demandez à ce que l’hôte tapi au fond de son obscure caverne se dévoile à vous enfin.

 

Il est temps.

 

Et d’ailleurs, le voici qui répond à votre appel.

 

Un grattement d’abord, qui semble surgir des tréfonds de la Terre.

Un grognement ensuite, qui n’annonce rien de bon.

Et enfin, deux lueurs jaunes qui vous fixent soudain.

 

Vous y êtes, la rencontre est inéluctable et programmée.

Vous tremblez bien sûr, qui ne le ferait pas ?

Vous n’arrivez plus à prononcer un son, tellement votre gorge est serrée.

 

Et vous pensez à tous ces moments joyeux qui vous ont fait grandir et amener jusqu’ici, dans ce vallon, seule face à votre cauchemar incarné.

 

Qui se dévoile. D’un coup.

 

Vous criez !

Lui aussi !

 

Qui a le plus peur des deux ?

 

Aucun des deux ne bougent plus. Vous vous observez.

Vous, ahurie d’une telle révélation.

Lui, surpris de vous voir ici.

 

Vous, la voyageuse égarée.

Lui, le blaireau majestueux.

 

Tous ces drames pour une telle issue ?

Toutes ces peurs pour un si petit dénouement ?

 

Il est temps d’en finir, que ces phobies et ces angoisses filent dans ce terrier noir et n’en ressortent plus, jamais.

 

D’ailleurs, le blaireau l’a bien compris. On dirait qu’il…, oui, c’est cela, il vous sourit ! Parfaitement ! Il s’approche de fait, sans aucune hésitation. Il vient renifler vos pieds, fronce un peu son museau, mais ? Hey !?

 

Il se love sur vos genoux.

Et s’endort aussitôt.

 

Ainsi vous voilà, stupéfaite et défaite, ahurie et ridicule,

 

d’avoir fait d’un terrier un gouffre sans fond,

d’avoir cru que le mal est partout,

d’avoir oser douter que la Nature est belle et son amour géant.

 

Alors maintenant : débrouillez-vous ! Avec ce blaireau de compagnie ; avec tous ces doutes qu’il vous fait maintenant chasser ; avec tout ce qu’il y a à réinventer,

 

votre vie,

vos certitudes,

vos passions,

vos envies,

qui ne doivent plus être guidées que par un seul ressort :

 

la curiosité, et le plaisir qui y est associé.

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