La doctorante

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle se tient droite, debout sur l’estrade. Elle est vêtue d’une robe noire, sous cette espèce de cape et ce ridicule couvre-chef orné d’un liséré rouge éclatant. Elle porte aux pieds des escarpins vernis, avec de petits talons.

Et qu’est-ce qu’elle s’ennuie !

 

Oui, bien sûr, elle est montée sur cette estrade parce que son nom a retenti.

Oui, certes, elle a voulu cet instant plus que tout : des années de labeur, de travail de fourmi, de vie de rat de bibliothèque, à éplucher de poussiéreux manuscrits ; tout cela pour accoucher de ce mémoire, cette somme qui sera lue en tout et pour tout par quatre petits vieux.

Comment s’intitule-t-il d’ailleurs, ce futur best-seller de vide-greniers ?

Ah oui : « La ronde des suricates argentés ».

 

Mais qu’est-ce qui lui a pris de se lancer là-dedans, sans même y réfléchir, bille en tête, en voulant se prouver tout et son contraire :

 

sa force de travail dans ce monde de fainéants,

sa distinction éclatante dans ce milieu de boulets,

son évidente compétence au sein de ces machos ?

 

Et ce sujet à la noix : les suricates, vraiment ? Mais il n’y a que les dingos et les chiens de prairie qui les trouvent à leur goût ! Le reste, tout le monde s’en fout !

 

Alors elle est là, sur cette estrade, les yeux dans le vide, les sourires forcés, à remercier des tromblons qu’elle considèrent avec autant d’intérêt que s’il s’était agi de torchons bariolés.

 

Elle a tout pourtant : la reconnaissance, la famille, la sécurité.

Elle ressent surtout un vertige, ahurissant, déplaisant, déstabilisant, devant la vacuité de tous ces achèvements.

 

Le diplôme enroulé ? Un bout de papier à brûler.

Les applaudissements fournis ? Un baume pour sa vanité.

La carrière toute tracée ? Une course au néant.

 

Elle la voit encore apparaître alors. Elle ne peut l’empêcher, ni la contenir, ni l’ignorer :

 

cette rivière, avec ses flots argentés, ses arbres penchés dont les feuilles effleurent l’onde pétillante ; cette odeur de nature, ce petit vent léger, ces pépiements d’oiseaux qui folâtrent dans les futaies.

 

Et la revoilà au milieu de ce bastringue artificiel, à dire : « Merci ! Merci ! Oui, je comprends, merci encore, merci une nouvelle fois ! »

Quel honneur, vraiment, d’être la championne d’un musée farci d’antiquités oubliées, de trésors moisis, de désespoirs contenus par des vieux cartons suintants.

 

Elle est en train de mourir, de se dessécher, de perdre une à une ces plumes colorées et douces qui font sa richesse avérée.

Elle est en train de disparaître, pile au milieu de la foule, en plein centre de l’agora, ; elle devient transparente, translucide, invisible,

 

voilà.

 

« Mais qu’y a-t-il alors ? »

C’est ce doyen qui vient de la prendre par l’épaule tandis qu’elle est secouée de sanglots.

« Allons ma petite, ça va passer ! Vous avez réussi, voyez ! »

Il la morigène presque, il la prend pour une enfant…

 

Encore, toujours, à jamais.

 

Sauf si…

 

Elle lui fout son poing dans la gueule, lui fait avaler ses bésicles, envoie valdinguer son chapeau de communiante servile et docile, et s’échappe en courant !

Là, maintenant, tout de suite,

 

pour rattraper cette vie qu’elle voulait,

pour ne pas laisser partir ce flot d’énergies,

pour ne plus rien regretter : JAMAIS.

 

Elle plante ce carnaval pompeux, ces manières d’un autre temps, et elle saute dans un train, n’importe lequel, pourvu qu’il l’emmène au soleil. Qu’elle s’offre enfin le luxe nécessaire, de se remettre, de se retrouver, de se régénérer, de comprendre qui elle est, mais surtout :

 

de l’accepter.

 

Il n’y a pas à déchoir de vivre les rêves que l’on voulait. Il n’y a pas à craindre d’embrasser sa destinée. Il n’y a pas à hésiter de courir vers le bonheur en criant sa joie de l’avoir assumé.

 

Il n’y a qu’une urgence : jouir.

Il n’y a qu’un besoin : respirer.

Il n’y a qu’une solution : oser.

 

Elle se réveille.

 

La foule est toujours là, sur les gradins. Mais le silence est complet.

Elle réalise qu’ils attendent tous qu’elle parle, qu’elle dise les mots qu’elle a préparés.

A-t-elle dormi ? S’est-elle oubliée ?

 

Elle se ressaisit ; serre par réflexe le petit discours qu’elle a peaufiné. Elle se le remémore avant de le prononcer : «  Chers et chères collègues… touchée de cette reconnaissance… un travail de longue haleine… une confiance que je vous remercie… »

 

Elle s’arrête.

Cela n’a pas de sens. Elle ne veut pas de ce choix.

 

Elle se retourne, tandis qu’elle rejoint le pupitre. Elle les contemple, ces statues avides de se repaître des certitudes qu’elle va leur conforter, rassurés de voir que rien ne va changer, dans ce monde en vase clos.

Elle empoigne le micro, puis non, le lâche.

 

Elle a compris. Elle crie presque en prononçant ces mots, mais elle jubile, en tremble intensément :

 

« JE SUIS LIBRE ! »

 

Et elle quitte les lieux, laissant résonner ces syllabes magiques, qu’elle a enfin incarnées, qui vont la conduire vers ce qui l’attend et qu’elle a mérité :

 

son paradis rêvé.

 

 

Écrire commentaire

Commentaires: 0