Le barbelé

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Tendu, torsadé et droit. Hérissé de piquants. Rigide et indifférent aux lambeaux qui oscillent sur ses pointes.

Il se tient là, à la frontière de deux mondes : la liberté et l’ennui. L’ouvert et le clos. L’infini et le contraint.

Il se contente d’être, à sa façon, tranchante et implacable, imparable et froide. Il ne cherche pas à savoir le pourquoi du comment. Il agit selon ce qui lui a été enseigné : barrer, à tout prix, arrêter quel qu’en soit l’objet, déchirer si l’insistance se fait. Il arrache, il griffe, il lacère ce qui ose l’affronter, animal ou humain, il n’en fait pas une question de choix mais une priorité d’exécution. C’est confortable en réalité : observer l’être qui s’avance, attendre son arrivée, noter ses circonvolutions, son arrêt devant la barrière érigée, et l’assaut prévisible, puis l’inévitable échec, les cris de douleurs et de frustrations, la tristesse et le renoncement. La victoire totale, à chaque fois, telle une évidente vérité.

 

Ce barbelé, cet orgueil installé, cette suffisance à brimer, à limiter, à blesser.

Ce barbelé, cet absurde frein érigé, ce mur de fer méprisant, ce squelette humiliant.

 

Il ne faudra pas chercher bien loin la raison de son démantèlement. Trop de colère contenue, trop de rage enfermée, trop de dédain symbolisé.

Aussi, ce matin, cet enfant, qui s’approche, un panier à la main. Dedans, des champignons, quelques mûres, une fleur de champ. Et un sourire espiègle surtout. Il lève la tête devant l’obstacle, le trouve très haut, dangereux aussi. Il se décide pourtant à l’affronter, car il a vu, là derrière, la mare et les oiseaux, le vieux pommier et son écureuil, et il veut aller les saluer. Il ne fait pas comme tous les autres, malgré tout. Il ne prend pas d’assaut ce monument de rouille et de bois. Il… s’aplatit ! Il passe dessous, tout simplement. Sans angoisse, ni forfanterie, avec un naturel confondant. Il se redresse ensuite, s’époussette un peu, attrape son panier, retrouve le sourire qu’il avait délaissé le temps de ces acrobaties. Et poursuit son chemin, tranquille, heureux.

 

Le barbelé est vaincu. Ses pièges contournés. Sa force battue en brèche. Sa façade sophistiquée éventée.

Un obstacle comme tant d’autres dans nos vies. Un frein qui ne subsiste que parce que nous le considérons immuable. À tort. Alors qu’il suffit de se poser, de l’appréhender, et de le dépasser, sans même le sentir, avec aisance et légèreté.

Les prisons n’ont qu’un temps. Celui de la résignation et de l’abandon. Elles sont faites pour être écroulées, pour que les trésors contenus en leurs murs finissent par déborder de tous les interstices existants, sous la pression de leurs richesses inaltérables.

 

Être celui qui n’accepte pas. De baisser les bras, de soupirer.

Être celui qui ne renonce pas. Contre la vanité et l’apparat.

Être celui qui avance, en dépit des boulets à ses pieds.

Être celui qui sait qu’il n’a rien à prouver, mais à exister, envers et contre tout.

 

Et gagner son salut, sa rédemption, à force de volonté et de certitudes ancrées, sous les vivats de la foule amassée, pour enfin prendre place parmi cette multitude, cette famille innombrable qu’est le genre humain.

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