Le grand-duc

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Deux yeux incroyables, oranges, noirs et striés. Une tête sidérante, mélange de spectre et de serpent à plumes. Une silhouette dense et sombre, à l’envergure démesurée.

Non, ce n’est pas un fantôme, ni un revenant non plus.

 

C’est un hibou. Un vrai.

 

Tout le monde croit que les bois sont peuplés de mignonnes créatures : de lapinots sautillants, de faons trognons, de petits zoziaux colorés. Oui, bien sûr, c’est certain, si on se cantonne aux films de Walt Disney !

Mais la vie, ce n’est pas cela. C’est la guerre, c’est le combat, c’est la lutte de tous les instants. C’est aussi l’envie d’en découdre avec le mauvais sort, de ne pas se laisser abattre, de crier sa rage de victoire et son besoin de lumière éclatante, fut-elle celle de la Lune, des nuits durant.

 

Le hibou l’a bien compris.

 

Rien ne sert de vouloir briller à tout prix. Rien de bon ne sort de cette course au clinquant. Rien ne coule de ce fleuve de sang et de déchets, colorés certes à la lumière du jour, mais qui gagnerait à être caché plutôt.

 

Le hibou est le roi, de son monde des bois, de ce silence qui n’en est pas un et qu’il sait décrypter lui, quand tous les autres sont égarés ; de ce noir qui brille quand tous n’y voient goutte ; de ces heures qui sont les siennes quand chacun perd son temps.

 

Il n’hésite pas lorsqu’enfin la pénombre s’agrandit, que tous se terrent dans leurs terriers, effrayés par leurs propres ombres et le moindre craquement. Il s’élance d’un trait, de ce grand chêne creux qui abrite son nid et qui paraît n’héberger nulle vie la journée, en dehors de quelques insectes téméraires. Il plane, il slalome, entre les troncs dressés qui ne sont que des occasions de jouer, de feinter, de s’amuser à se sentir maître de son domaine et de ses pouvoirs infinis.

 

Et puis, immanquablement, chaque fois, un bruit : ce peut être un craquement, un cri, un choc ; dans tous les cas, c’est le signal qu’il attendait. Viser l’objectif, suivre le son, qui le guide sans coup férir vers son cadeau : un repas de plus, gratuit, constant, et sans cesse renouvelé.

Il n’a même pas besoin de savoir de quoi il en retourne : il plonge direct, sur la proie qui lui est donnée ; une souris, un furet, un lapin, qu’importe, c’est offert, c’est à lui.

Il n’a plus qu’à se régaler ensuite, sans crainte ni angoisse : chaque nuit passée est une victoire, sur la destinée qui l’a reléguée au fond, là-bas, de ces forêts oubliées. Mais il ne le regrette pas, il en a fait un paradis, d’abondance et de richesses, que lui seul peut exploiter.

 

Alors qu’il ne doute pas. qu’il ne craigne pas les bûcherons, qu’il ne tremble pas aux randonneurs bruyants. Ceux-là ne savent même pas qu’il existe, et de toute façon, ils ne comprendraient pas, même si on leur expliquait.

 

Que la nuit est un monde à part.

Que quand ils s’en vont, tout renaît.

Qu’ils ne seront toujours que des étrangers.

 

Dans ce domaine enchanté : celui du hibou et de sa future nichée.

 

Un hibou, un roi ; la nuit, son continent ; la forêt, son trésor.

 

Il n’est pas question d’abdiquer. Il est inconcevable de se laisser abattre. Il a ses serres aux griffes acérées, il a son vol silencieux et fatal, il a ses yeux qui transpercent l’obscurité.

 

Il est le maître de sa destinée : qu’il leur montre enfin, et qu’il gagne son droit à la tranquillité. Ce sera facile, ils sont de papier. Ce ne sera pas long, ils sont épuisés. Ce sera brillant : il est protégé.

 

Un hibou peut-être maintenant, mais un phénix bientôt.

Prépare-toi à te transfigurer, et à pousser ce cri qui les fera tous reculer, blafards et effrayés, devant ton immensité. Magnifique et immaculée.

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