L'écrevisse

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

On la distingue très bien, immobile dans ce trou d’eau. Elle est rouge orangée, ses deux pinces en avant. Elle est immobile, malgré le ressac qui vient de temps en temps troubler la surface. Elle semble ne pas s’en soucier, faire comme si tout l’océan pouvait bien la chatouiller, sans que cela ne la fasse bouger.

On pourrait rester longtemps ainsi, si la marée ne montait, on ne verrait pas plus de mouvement de la part de cette étrange statue, ou assimilée, qui paraît confondre prudence et suicide assuré.

Aucune créature de ce monde n’est faite pour l’immobilité. L’anémone se déplace imperceptiblement, sans parler de ses tentacules toujours en mouvement. Même le bigorneau décide de temps en temps de changer d’endroit. Et que dire des algues aussi, qui se laissent aller au gré de courant ?

Tous, sans exception l’on comprit : la vie, c’est le voyage ; la mort, l’immobilité.

 

Alors que fait ce crustacé, coincé entre ces rochers ?

 

Oui, bien sûr, la mare est agréable : quelques cailloux, mais pas trop ; une eau claire, à peine troublée par les flots à côté ; une population aquatique riche et variée : petits poissons, un crabe ou deux, une vague méduse et plein de place surtout.

 

Mais.

 

Pourquoi se contenter d’un pédiluve, quand on a l’océan à deux pas ?

Pourquoi résister à l’appel du large, sous prétexte de la sécurité ?

 

Il n’y a pas plus de risques à plonger dans les flots qu’à se complaire dans son marigot. Il est même plus dangereux de rester à portée, des pêcheurs à pied, des filets, des hameçons, que de se fondre dans le grand bain bouillonnant de l’immensité salée.

 

Au contraire.

 

Qu’y a-t-il donc ?

 

Ah, les œufs. La peur de les perdre et de se perdre aussi.

 

Ben voyons. Le prétexte fallacieux. Le paravent troué. La bonne blague éculée.

 

Que diront tes petits, dans plusieurs années, quand ils te verront aigrie et desséchée, la bestiole ? Quand tu ne seras plus que l’ombre de toi-même, et que tu leur en voudras, d’avoir laissé passer ce temps, d’aventure et de joie, qui te tendait les mains ?

Tu veux le savoir ?

Ils te riront au nez, tout simplement ! Ils te jetteront, toi et tes regrets, parce qu’ils ne vont pas hésiter eux, à aller à l’assaut, de l’existence et du futur, que tu ne pourras plus que regretter.

 

Est-ce la peine de continuer, tellement le message tombe sous le sens et que tu le connais déjà aussi ?

 

En plus, tu n’as presque rien à faire, pour une fois. Profite de ce qui t’est offert.

 

D’abord, tu guettes la Lune, quand elle sera rousse et pleine, qu’elle envoûtera tous ceux qui veulent aussi, comme toi, sentir le sang dans leurs veines, battre et bouillonner, d’extase, d’aventure et d’envies.

Puis tu attends cette marée, gigantesque, qui l’accompagnera. Tu ne pourras pas la rater, la vague, énorme, qui va l’annoncer, balaiera tout ton pseudo paradis.

Mais.

Au lieu de résister, pour une fois, de t’agripper à ce que tu connais, à ce monde qui ne vaut plus rien, qui n’est que fini et limité.

 

Tu lâches tout, d’un coup, tu laisses filer.

 

Et tu sens : la puissance de l’énergie qui te porte. La force du chemin qui se libère. La joie de savoir que l’on a pris la bonne décision, enfin.

 

Tes enfants ? Tu ne les vois pas ? Ils tourbillonnent avec toi ! Ils rient aux éclats, ils sont hilares, pour eux, mais pour toi aussi. De te voir enfin dans ton élément. De te sentir vibrer, et eux en même temps.

 

Ça vous fera un bien, à tous, ce grand chambardement. Ça va ventiler, éparpiller tous les vieux dossiers moisis qui traînaient partout, les anciennes rancoeurs qui commençaient à déborder, les scléroses qui menaçaient votre équilibre naturel.

 

Quoi ? Qu’est-ce que tu attends encore ? Prépare-toi ! C’est bientôt !

 

Et ne compte pas sur nous pour te révéler ce qui t’attend, ce ne sera plus la surprise, et crois-nous, tu ne vas pas être déçue.

 

Bon déménagement.

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