La cariatide

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est à sa place, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? À l’orée de ce fronton majestueux, dans ce temple qui domine le paysage environnant.

Elle est magnifique, hiératique et superbe, telle une divinité pétrifiée. Elle fixe l’horizon, sans nul sourire pour éclairer ses traits. Son visage est sévère en effet, chargé du poids de sa responsabilité : faire tenir tout l’édifice par sa seule existence, exactement à l’endroit requis pour que tout ne s’écroule pas.

Elle ne grandit plus, même si elle n’a jamais été enfant en réalité : trop de devoirs, trop d’urgence d’exister et de tenir à bras le corps ce temple vacillant.

Elle est ceinte d’une tunique légère, que le sculpteur a gravée dans la lourdeur de la pierre, donnant à ce corps massif l’illusion de l'agilité ; la charge qu’elle supporte est énorme en vrai, en totale opposition avec la figure féminine qu’elle incarne, rassurante et consolante.

À son bras, elle tient un faisceau de licteur, à la fois protection et sanction de cette mission qu’elle a accepté : tenir, à tout prix, ouvrir la marche aussi.

 

Mais en ce jour, un fait nouveau, ou plutôt deux précisément.

 

Un oiseau d’abord, intrépide et provocateur : il a choisi de faire son nid juste en haut de la colonne, dans sa couronne exactement. Et cette figure si martiale de déesse empesée prend soudain des allures de fée des forêts.

Et puis un minuscule caillou de marbre, qui vient soudain s’écraser aux pieds de cette vestale rigidifiée. Le début de la fin, la preuve que le temple est en train de vaciller, qu’il tremble sur ses fondations et qu’enfin

 

ELLE VA SE LIBÉRER

 

de ce carcan qui l’étouffe,

de ce rôle qui n’est plus le sien,

de cette position intenable.

 

Peut-être attendra-t-elle un peu, que les vestiges de ce si beau monument soient recouverts de la poussière retombée, que l’illusion soit entière, arguant qu’elle n’avait plus le choix, qu’il était temps ?

Ou peut-être provoquera-t-elle elle-même la fissure fatidique, la faille fatale qui fera se fendre le tout ?

 

Elle a le droit de choisir, elle a assez donné. Il est urgent qu’elle vive sa vie, libérée de cet apparat sans plus d’objet. Et au vu de sa force et de sa détermination, ce qui l’attend va relever du grandiose après : un chemin pavé de diamants, une route bordée de roses, un trajet sur du velours, vers un but entr’aperçu.

Un colosse, voilà ce qu’elle va rencontrer ; un atlas délesté lui aussi de son fardeau, un homme presque dieu.

Et leur mariage va faire des étincelles, de celles qui vont briller longtemps au firmament des légendes et des contes.

 

Une cariatide maintenant, une constellation demain.

 

Ne tardez pas à lui dire au revoir, elle est déjà en chemin.

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