L'ours polaire

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une étendue blanche et glacée que peine à éclairer un soleil atrophié.

Un blizzard coupant comme du verre qui décime tout ce qui tente de s’aventurer sur cette terre. Un froid redoutable qui laminerait les os de n’importe quel diable.

 

Et un ours blanc et placide, assis au beau milieu de tout ce vide.

 

Il n’y a personne d’autre, aucun être assez fou pour vouloir s’aventurer à cet endroit, où après le moindre pas, vos pieds ont gelé et vos doigts ne sont plus que du bois.

 

Et cet ours pourtant, qui fixe le néant.

 

Le vent redouble, le ciel se trouble, un tourbillon de cristaux s’apprête à déferler et à décimer tout ce qui porte une peau. Il monte, il se renforce et il s’abat sur quiconque avec une rage féroce.

 

Et cet ours qui ne bouge pas.

 

Il n’y a rien ici, que le silence et la nuit, que les cris de désespoir de ceux qui ont perdu tout espoir.

 

Et cet ours qui se tait.

 

Ce monde est une horreur, tout juste bon à entraîner l’effroi et la terreur, à enfouir sous un manteau de neige gelée la moindre tentative pour s’en échapper.

 

Et cet ours qui fait comme si tout ceci était normal.

 

Il fut un temps où ces étendues de glace étaient grouillantes d’animaux de toutes races, se dispersant sous une lumière chaude et douce, à jouer, à batifoler, à ne demander qu’à ce qu’on les pousse, vers l’avenir, vers l’abondance, vers le bonheur et vers la chance. Ce temps s’est enfui, ce paysage est détruit, ces bêtes sont parties. Il n’en reste que quelques reliques qui s’écroulent peu à peu sous le froid et ses coups de trique.

Et cet ours polaire le sait, à ne tenir dans cette banquise que perdu dans ses rêves et leurs réminiscences exquises. Il se laisse bercer par l’illusion de ce qui n’a plus été, par ces leurres qui offrent à croire que tout pourrait recommencer sur l’heure, par cette mélodie qui chantonne que tout n’est pas fini.

Cet ours polaire est fou. Il n’a pas perdu l’esprit pourtant, mais la tristesse et le désespoir suintent de ses poils luisants, de ce givre qui cristallise tout ce en quoi il a cru jusqu’au bout. Il est insensé de continue à vivre dans ces paradis gelés, par la nostalgie, par le remords, par ses éventuels torts. Il ressemble à une statue qui se dresserait dans ces étendues perdues, en un symbole dérisoire de ceux qui ont cru voir une lumière dans le noir.

 

Mais l’obscurité est partout,

mais il n’y aura plus de soleil du tout,

mais il restera solitaire dans ce trou,

 

s’il ne se décide pas à changer du tout au tout.

 

Cet ours reste là, misérable, à guetter un océan et son sable, des alizés légers qui le réchaufferaient sans difficulté, une nourriture abondante, bien au-delà de ce dont il se contente ; des glaçons congelés et du sel à lécher.

Cet ours vit un cauchemar éveillé, au sein duquel il se complait. Il est persuadé que tout ceci va se terminer, que les fleurs vont rejaillir, si et seulement si il se tient là, stoïque et sans faillir.

 

Mais il se trompe et va finir pétrifié.

Mais il se leurre et disparaîtra dans sa peur.

Mais il se fourvoie et bientôt disparaîtra.

 

Cet ours est incroyable, car il a un force colossale, qu’il emploie pourtant à se figer vivant. Cet ours est remarquable, car sa puissance, sa volonté, il les utilise pour se flageller. Il s’arcboute sur ses convictions, qu’il mérite cette punition, qu’il est le seul en cause dans la destruction de toute chose, qu’il est juste qu’il paye pour avoir anéanti le soleil.

 

Cet ours est suicidaire, il choisit avec obstination cet enfer, au lieu de la migration qui le sauverait de cette damnation, au lieu de s’échapper de cette banquise où seuls demeurent les hurlements de la bise.

 

Il est incompréhensible d’assister à cette mise au pilori, cet anéantissement choisi, alors que tout est encore possible, alors que cet entêtement est risible. Comment dire à quelqu’un que ce qu’il fait est inutile, qu’il se torture comme l’être le plus vil, que sa vie ne tient plus qu’à un fil ?

Pour cet ours, il ne sert à rien d’essayer de le convaincre, de lui rappeler tout ce qu’il a eu à vaincre, de lui faire comprendre que tout ce qu’il obtient est que son cœur se fende. Il est bien trop costaud, il s’obstine à rester avec un poignard planté dans son dos.

Il n’y a qu’une manière de lui faire entrevoir la lumière : lui montrer le chemin qu’il a à portée de main, lui dévoiler l’Eden qui le libérera de ses chaînes, lui rappeler que l’existence n’est pas qu’incarnée de souffrance.

 

Il suffit que tu fermes les yeux, l’ours, et que tu contemples, non plus ce passé enfui, mais cet avenir qui pourrait être celui que tu choisis. Il importe que tu ouvres tes narines, et sentes cet air neuf et doux, avec ses odeurs divines. Il faut que tu entendes enfin ces chants d’allégresse et de plaisirs sans fin,

pour que tu émerges de cette gangue qui te laisse exsangue,

pour que tu secoues cette masse de neige qui t’enfouit jusqu’au cou,

pour que tu décides cette fois que tu marches tout droit,

 

vers des possibles qui seront ta cible,

vers des peut-être qui deviendront une fête,

vers des rêves que tu vas concrétiser sans trêve.

 

Retrouve les sensations de ce corps que tu as laissé pour mort. Vibre à nouveau à tout ce souffle et cette énergie qui coule sous ta peau. Empoigne enfin cette vie qui t’appartient.

 

Tu n’es plus vivant aujourd’hui, l’ours. Tu es à bout de course. Tu ne sers plus à rien, ni à personne, il n’y a que les cloches de ton enterrement qui résonnent.

Alors cesse ces mortifications.

Balaye ces illusions

que ces années perdues seront toujours les bienvenues,

que ce passé était le meilleur de ce qui pouvait t’arriver.

 

Tu n’as pas vécu encore ; tu as fait du bruit, tu as crié fort, mais où étaient l’espoir et le feu qui te portaient ? Tu n’étais qu’une loque qui écoutait les cauchemars frapper à la porte. Tu étais aussi utile qu’un chien dans un jeu de quilles. Tu n’as jamais eu ta place dans ce que tu considères avec envie et qui n’est plus à présent que des poussières dispersées par le vent.

Tu vaux mieux que cela, tu es au-dessus de ces miasmes-là. Tu as cru un temps que cette vie était ce que tu attendais tant, mais tu n’as fait que t’égarer au milieu des loups et des chasseurs mal intentionnés. Tu n’as pas vécu, tu as combattu, contre leur folie, contre leurs mesquines envies, contre leurs fantasmes malsains que tu as dû assouvir sans fin.  Quel gâchis inouï de s’être vu ainsi asservi, comme un gentil petit chiot alors que tu aurais pu tous leur montrer tes crocs ! Mais non, tu as fait le beau, sous la menace d’un fouet qui, de toute façon n’aurait pas pu te toucher.

Un ours qui est devenu un pantin parce qu’un homme lui a tendu la main… Et quel homme ! Un de ceux qui ne méritent que le mépris et les crachats, tant il n’aime que les vils instincts, les coups bas. Une caricature d’humain qui devrait être jetée au fond d’un ravin.

Et toi tu lui léchais les doigts, tu le remerciais de t’enfermer dans ce salon froid, tu l’adorais dès qu’il te susurrait tout bas quelques mots volés à des poètes plus inspirés.

Un misère d’existence, des années empoisonnées…

 

L’ours, il est temps que tu te réveilles ! Que tu vois enfin cette vallée de merveilles que tu as à portée et devant laquelle tu refuses d’avancer. Est-ce que le bonheur doit forcément jaillir d’un torrent de douleur et de martyr ?

Bien sûr que non !

Tu as eu ta part de déraison, de folie consciente, maintenant il est temps que tu entres

dans ton destin.

 

Balaye ces doutes, oublie ces fausses routes : marche sans hésitation, avance pour de bon,

mais surtout

 

ne regarde jamais plus tout ces horreurs, ces déchets qui sont enterrées dans ton passé.

 

Seul l’avenir importe, jette ces peaux mortes et emprunte ce tracé qui te conduira à la félicité.

 

Et découvre enfin qui tu es.

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