Le muret et sa barrière

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un petit muret de pierres sèches et sa barrière de bois au milieu.

Un mur perdu dans une forêt, qui protège et cadre une clairière isolée. Il n’est pas écroulé, pas du tout, il délimite avec soin ce qu’il est chargé de border : cet espace qui hésite entre herbe tendre et poussière, entre esplanade et garde-manger éphémère pour biches, lapins et autres bestioles qui le traversent d’un trait ou y batifolent.

Ce petit mur dénote un peu, dans cet environnement de taillis et de chênes moussus, comme un barrage au cœur de l’océan ; magique, beau, mais incongru et bien trop petiot. Et sa barrière alors ! Comme s’il était besoin de ce passage artificiel pour sauter par-dessus ce qui doit à peine se voir du ciel.

Ce mur est une construction bizarre, dont on ne saisit pas bien ni l’objet, ni le souci.

Est-il là pour faire joli et dévoiler sa beauté ? Il est vrai que ces pierres gris-bleu sont étonnantes face à tout ce verre exubérant. Mais après ?

Est-il prévu pour résister à un assaut de mystérieux ennemis, inconnus et jamais vus jusque-là ? D’accord, mais lesquels alors ?

Sert-il de point de repère, de balise ou de lieu de réunion ? Certes, mais pour qui donc ?

 

Ce mur et sa barrière posent plus de questions qu’ils n’ont d’utilité. Ils semblent tous les deux n’exister que pour la perplexité. À se demander s’ils ne font pas de la provocation, aussi utiles qu’une bicyclette à un poisson ou des moufles à un manchot.

 

Et le temps passe, et la mousse s’installe, avec le lichen et son cortège de champignons. Le mur et cette barrière immobile se parent et se déguisent de mille façons, couverts de feuilles à l’automne, en bouquet au printemps, gelés et froids au milieu de l’hiver, brûlants et tranchants en plein été. Ils marquent toujours ce territoire vide d’habitants, mais ils commencent à se fondre dans les éléments. Ils révèlent un certain charme d’ailleurs, avec toute cette variété et toutes ces couleurs. Ils offrent un arc-en-ciel d’impressions, à qui sait les observer, surprendre le lézard alangui ou le mulot caché.

 

Mais on ne sait toujours pas qui les a construits et pourquoi.

 

Les années se sont enfuies à présent. Ils ne restent de ce mur et de cette barrière que des résurgences furtives sous les fougères et les troncs affaissés. Ils sont encore là, pour sûr, mais de moins en moins visibles, de plus en plus fondus dans cette forêt qui paraît les absorber. Ils ne sont plus que le souvenir de ce qu’ils étaient, de cette marque que des humains égarés ont voulu à tout prix sceller dans ce sous-bois discret. Ils seraient bien en peine de les retrouver d’ailleurs, ces hommes et ces femmes, s’ils revenaient. Il ne reste plus de chemin pour les conduire là où ils pensaient peut-être s’établir, fonder un foyer. Et la clairière est envahie d’herbes folles, de jeunes pousses d’arbrisseaux.

 

L’on parle de siècles, de millénaires à présent, et ce mur, cette barrière se sont dissous dans les éléments, retournés à l’état primitif et sauvage, ayant conquis leur liberté, brisant leur ramage. Les pierres alignées et taillées avec soin se sont à nouveau enfouies dans le sol dont elles étaient issues. La barrière est devenue poudre et humus, n’apparaissant plus nulle part non plus. Il n’y a plus de marquage, plus de propriété, mais l’état sauvage et la forêt en majesté. Il ne reste plus ni souvenir, ni d’émotion, ni de labeur de ce que cet édifice a été. Le silence, le bruit du vent, un coucou qui chante et des branches qui s’entrechoquent ; voilà l’unique résonance de ce qu’ils ont été, trop isolés, trop perdus aussi ; pas à leur place, pas au bon endroit. L’écoulement des jours et des heures n’y a rien changé, si dès le départ ils n’étaient pas souhaités, ni attendus, aussi merveilleux soient-ils, aussi charmants qu’ils fussent devenus.

Ont-ils servi à quelque chose, vraiment ? Nul ne le sait.

Seront-ils un matin exhumés, dans leur linceul de terreau et de feuilles séchées ? Cela serait trop beau. Ils sont passés, fugaces et inutiles, juste posés sur cette Terre par accident.

 

Que ce mur et sa barrière nous rappellent la fragilité de ce que nous sommes, à vouloir tout mettre au carré, à tout réduire en sommes. Nous passons notre temps à afficher des mines et des qualités qui n’ont aucune pertinence, ni utilité, dans ce foisonnement de vie qui nous dépasse, dans cette matière qui s’empresse d’effacer nos traces. Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a que des choix, qui nous enfoncent dans une forêt, dans un silence si nous ne prenons pas garde à faire offense,

 

ni à notre nature

ni à nos sens.

 

Il ne sert à rien de vouloir être d’un alignement parfait dans un chaos ambiant, d’une taille magnifique si personne ne s’aperçoit que nous existons vraiment. Nous nous obstinons à nous imposer des règles aussi absurdes qu’un bonnet à un mouton.

 

Se poser et contempler le monde qui nous entoure.

Se fondre dans l’instant et s’ouvrir à l’amour.

Décider de ne faire qu’un avec la beauté de notre vie.

 

Voilà ce qui peut nous sauver de l’oubli.

Voilà ce qu’est un destin épanoui.

 

Et non pas cette course à l’échalote où le gagnant est celui qui emporte, tout, et ne laisse que des miettes à la foule de participants à la fête.

Et non pas cette obsession du paraître, où nous nous fardons à ne plus pouvoir nous reconnaître.

 

Nous ne déméritons certes pas à vouloir être celui que tout le monde regarde au milieu de l’assemblée des vivants, mais cela ne sert qu’à finir absorbé, tôt ou tard, dans le ridicule et dans le néant. Un immense gâchis de nos talents. Une amnésie de nos vérités. Un enterrement de première catégorie, sans invité.

 

Décidons alors aujourd’hui ne de plus être ce mur si joli, cette barrière parfaite, et acceptons le désordre et les portes ouvertes. Nous ne nous en porterons que mieux,

 

et le monde aussi.

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