Le paon blanc

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un oiseau magnifique, aux plumes blanches et resplendissantes, semblant n’avoir jamais connu la boue ou la souillure du sang. Un être remarquable, dont la couleur virginale se détache comme un éclair sur cette pelouse d’un vert éclatant. Un paon qui déborde de dons, de qualités, de talents

et qui reste immobile sur ce tapis d’herbes couchées.

 

Les visiteurs qui le croiseraient pour la première fois n’y feraient certes pas attention. Ils n’auraient d’yeux que pour sa beauté et sa silhouette émouvante, mélange de grâce et d’agilité. Ils ne prendraient pas garde au fait qu’en dépit de l’agitation, du mouvement, cette apparition ne bouge pas d’un iota.

Les enfants qui le découvriraient lors d’une sortie scolaire ne pourraient que s’ébaudir face à une telle majesté, mélange d’hérédité et de travail forcené. Ils crieraient, ils s’extasieraient, ils voudraient l’emporter avec eux dans l’instant. Mais il y en aurait quand même un ou deux, la petite Julie, celle que tout le monde regarde bizarrement, ou Tom, ce garçon un peu différent, qui diraient, presque en même temps, en le fixant dans les yeux : « Ne t’inquiète pas, cela ne durera pas ».

Et les zoologistes alors ? Eux, ils le jaugeraient, ils le soupèseraient, ils l’évalueraient à l’aune de leurs critères indécents, reproductivité, rendement, rareté, pour laisser tomber leur jugement : « Beau spécimen, à garder ». Mais pas un ne remarquerait la larme qui coule à ces mots.

 

Lorsque les portes du zoo se ferment enfin, que la nuit commence à tomber, ce paon, cette icône révérée, ce symbole de la Nature en beauté, n’a pas plus bougé. Il est encore là, niché dans son tapis de verdure, à ne pas savoir si cette immobilité est de tétanie ou d’effroi, innée ou cette peur-là, cette angoisse de ne plus savoir où aller, ces questions qui tournent dans toutes les directions, ces doutes qui n’en finissent pas,

d’être un exemple, mais pour quoi ?

De servir de symbole, mais à quelle fin ?

De ne plus savoir s’il existe pour lui ou pour les autres, pour vivre ou pour paraître.

 

Il laissera la nuit se passer, en espérant qu’au lendemain les réponses lui seront données, par la grâce d’une révélation, par la chance d’un indice, par l’espoir d’une solution, afin que ce cycle qui l’épuise, de se pavaner, de faire le beau, de porter la bonne parole sans cesse et de tous côtés, si ce cycle épuisant donc, prendra enfin la forme d’une libération. Car il se sent piégé ; piégé par sa beauté, de celle qui fait se tourner les têtes, même celles que l’on ne voudrait pas avoir croisées ; piégé par ses capacités, qui l’ont entraîné bien au-delà de ce qu’il aurait pu espérer, mais dont il n’arrive plus à revenir à présent ; piégé par ce destin qui l’a emporté là où il se trouve maintenant, ce petit paradis parfait mais qui l’étouffe, l’oppresse, l’écrase faute de respiration.

Mais le jour qui se lève n’apportera aucun des soulagements espérés, seule une routine qui se répète à l’envie, mais de tout envoyer valdinguer en ce qui le concerne. Il ne le fera pas pourtant, il a un rôle à jouer, une place à tenir, un rang à assumer. Il se posera à nouveau sur cette herbe tendre, à servir de miroir à ceux qui vont le contempler, évaluant ses atours à l’aune de leurs petites vies étriquées. Il aurait envie de crier, de les mordre, de leur faire la peur de leur vie, mais non, il va se tenir, il va faire ce que d’autres désirent. Il est un idéal que leur montre l’existence, un exemple parfait qui les aidera à oublier la médiocrité de leurs désirs en se rinçant l’œil sur ses courbes divines, en bavant de désir sur sa beauté sans même essayer de dissimuler leur concupiscence grossière et leur bestialité.

 

Alors le paon ne bouge plus, il attend, épuisé, que se passe le jour, que s’écoulent les heures, ni triste, ni gai, juste là parce qu’on le lui a demandé. Il sourit, il fait belle figure, mais ses rêves sont de tristes augures, sombres et gris, de pensées qui ne peuvent plus germer, d’envies qui se sont évaporées, de rêves qui se sont écrasés. Et il ne comprend pas, il ne sait plus pourquoi il en est arrivé là, quel chemin l’a conduit sur ce parterre clos, à ne servir que de faire-valoir à des bandes d’idiots.

Certes il essaye de se remémorer, ces temps d’insouciance, ces joyeux étés, ces moments où l’enfance ne semblait jamais devoir cesser. Il ne regrette pas ces souvenirs heureux, il se demande juste pourquoi il n’arrive plus à les réinventer, pourquoi ce catalogue de bonheurs reste des images figées dans son cœur. Il est sûr de ne pas avoir failli, d’avoir réalisé tout ce qui a fait de lui cette icône accomplie. Mais alors pourquoi ces doutes, pourquoi ces questions, pourquoi toutes ces routes qui ne conduisent qu’à d’autres interrogations ? Il n’est pas malheureux, non, il a tout ce qu’il lui faut, mais cette langueur permanente persiste à lui soupirer que sa réalité n’est pas celle qu’il aurait souhaitée.

 

Il n’est pas heureux, voilà. Il ne sait plus qui il est, il n’arrive pas à comprendre ce qui ne va pas. Il se sent ingrat de ne pas accepter sans ciller tous les cadeaux qui lui ont été faits. Il se sent honteux de ne plus vibrer à ce qui il y peu l’amusait. Il lui paraît être un enfant gâté qui soudain ferait un caprice insensé.

Mais ce n’est pas du tout cela. Tout ce qu’il sent est vrai : il a changé, il a grandi, mais le monde qui l’entoure ne l’a pas saisi. Ils continuent tous à faire comme si la vie n’était qu’un film dont l’histoire ne ferait que se répéter sur l’écran du temps passé. Mais lui veut plus que cela. Il a coché toutes les cases qu’on lui avait désignées, il a suivi tous les chemins tracés par d’autres avant lui, il a accompli ce qui lui était promis.

 

Maintenant, il veut que ses choix lui soient propres.

Maintenant, il entend que sa voix porte.

 

Mais comment faire dans cet enclos confortable ? Comment faire entendre une telle vérité à tout ce monde qui lui est redevable ? Comment ne pas passer pour le méchant qui envoie tout valdinguer, ces mets trop sucrés, ce décor rose bonbon ? Comment faire admettre qu’il veut reprendre sa liberté ?

 

Petit paon si parfait qui voudrait ne pas en arriver à ces extrémités.

Petit paon si touchant qui souhaiterait tant ne pas avoir à tout bousculer.

 

Mais la vie est changement. Mais l’évolution est le mouvement.

Il n’y a pas à craindre d’être soi. Il y a à frémir de laisser ses désirs s’éteindre, ses rêves se faner. Il n’y a pas à pleurer un paradis perdu. Il y a à geindre de ne pas chercher le prochain.

 

Le destin ne se joue pas de toi, il te fait un cadeau : celui de te montrer aux autres tel que tu as toujours été, singulier, hors norme, fait pour le grandiose et l’énorme. Il n’y a pas de petite vie tranquille qui tienne, il n’y a que des aventures à faire siennes pour, au soir de sa vie, se dire que l’on a tout tenté et que c’était mérité.

 

À toi de voir alors : le grand air ou la mort, à petit feu, tel que cela a déjà commencé.

À toi de décider, si tu veux vibrer encore ou te pétrifier de remords.

À toi de faire ce que tu vois à chaque réveil jusque-là : que le monde est à portée et que, pour le moment, tu l’as à peine effleuré.

À toi de jaillir de cette prison parfaite, pour n’en faire qu’à ta tête.

 

Il y aura des cris bien sûr, il y aura des menaces ; mais de tout cela tu ne garderas aucune trace, que celle d’avoir enfin brisé ces chaînes qui te brimaient sans fin, douces peut-être, envoûtantes comme une fête,  et pourtant si sclérosantes et si parfaites, lourdes, tenaces, comme une menace de représailles à vouloir qu’elles ne soient plus que de la paille.

Tu dois le faire, tu peux hésiter, mais tu as la force et l’énergie pour y arriver.

Ce n’est pas un échec, c’est une évolution, de celle que tu ne peux laisser passer sous peine d’y laisser tes plumes et ta santé.

 

Deviens ce que tu rêvais, et n’ai aucun regret. Tu as fait ce que tu devais. Tu peux à présent t’envoler et vivre ce que tu n’osais espérer.

 

Un paon immaculé figé sur un gazon parfait : la promesse d’une lumière à portée, à saisir, sans regret.

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