La quenouille

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Enroulé, serré, sédimenté : un vieux fil qui a du mal à servir à ce pour quoi il était destiné ; un vestige d’un passé oublié qui rancit sur un chevalet ; un problème mais aussi une solution, puisque là est le nœud de toutes les interrogations.

Cette quenouille ne dépare pas, de prime abord. D’une couleur claire, avec un fil de laine blanc, elle semble prête à l’usage et à tisser tout ce qui lui serait proposé. Solide, stable, efficace, un bel outil en de bonnes mains.

 

Sauf que.

 

Elle a été reléguée dans un grenier.

Elle a été enfouie sous un fatras de vies.

Elle ne sert plus à rien, ni à personne, et elle se morfond.

 

Alors cet objet ingénieux, utile et gracieux présente tous les stigmates de la relégation : sclérose, rouille et poussière, plus aucune de ses qualités n’est d’actualité. Pire encore, elle gémit, elle se plaint, elle ronge son frein. Et cette attente sans fin, et cette impatience de folie, et cette rancœur accumulée alimentent une haine profonde, abreuvent un noir chagrin, déversent un flot de bile qui semble ne plus vouloir cesser.

Ce n’était pas sa fonction initiale, ce n’était pas sa volonté, mais les siècles passés et dépassés, les années de vie à présent fanée, les rêves depuis longtemps envolés, tout cela fait une douleur violente, un cri déchirant, une blessure enfouie, une impossible guérison.

 

Il ne reste que plus que le souvenir d’un passé glorieux dont plus personne ne se soucie, l’amertume d’ambition jamais assouvie, la dépression de cauchemars gris, et sa résurgence aujourd’hui, dans ces temps de métamorphoses, dans ces jours de changement. Et la quenouille tient là sa revanche, à s’agripper à ces mémoires moisies, à plomber l’envie de légèreté, à faire crisser dans un hurlement insoutenable ses griffes plantées dans le sol dans lequel elle s’est enfoncée.

Elle ne veut plus qu’on l’aide, puisqu’elle comprend qu’elle peut enfin nuire.

Elle n’aspire plus à être retrouvée, puisqu’elle sait qu’on ne peut plus l’éviter.

Elle ne souhaite plus qu’être néfaste, puisqu’elle a raté son destin.

 

Elle, seule, qui entend entraver toute possibilité de transformations.

 

Cela n’arrivera pas.

 

Elle ne va pas exploser, non.

Elle ne va pas se dissoudre, pas du tout.

Elle va faire ce qu’elle sait faire le mieux : filer une trame magnifique, donner enfin à vivre à une resplendissante tapisserie.

 

Elle n’aura pas le choix, malgré ses rictus, malgré ses protestions, malgré ses ruminations. Elle ne pourra pas résister à cette magnifique épopée qui soudain va se dévoiler à son corps défendant : d’être utile enfin, pour créer de la magie et du bon.

 

Ce ne sera plus une quenouille alors, ainsi hypnotisée ; ce sera une fée, un talent fou et des créations sur mesure, pour révéler enfin ce qui était enfoui

 

ce chevalier oublié,

ce dragon endormi,

ce château majestueux qui va se remettre à briller.

Ce carcan qui va se dissiper pour dévoiler tout un tableau majestueux ; du futur et du passé, mais du présent surtout,

 

radieux.

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