Le coquillage

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une spirale parfaite, de celles qui mènent à l’infini ; une couleur de fête, blanc, orange et argent poli.

Un coquillage tenu à bout de bras, comme un trophée, une récompense pour les années passées, dures, ennuyeuses et contraintes. Il est brandi, il est exposé ainsi qu’une anomalie qui aurait été exhumée au fond d’un vieux gourbi ; une espèce en voie de disparition dont la vue suscite des exclamations et aussi, parfois malheureusement, une envie de possession.

Les hommes sont ainsi : plutôt que de se réjouir et partager le cadeau qui leur est fait, d’à chaque fois s’étriper et vitupérer pour se l’accaparer. Une routine prévisible, un massacre ordinaire, car de passer ainsi de mains en mains, d’être arraché de tous les côtés, caché, déguisé, vendu, ce coquillage ne ressemble plus à rien maintenant, qu’à un terne caillou dont la lumière et l’éclat sont depuis longtemps disparu.

 

En ce jour d’hiver décalé, cette relique marine est abandonnée. Elle gît au fond d’un pauvre tiroir, ni presse-papier, ni bougeoir ; un simple objet quelconque que le premier brocanteur venu s’empressera sûrement de piétiner menu, par jubilation de voir exploser ce si délicat rebut, cette merveille du passé, ce bijou des abîmes.

Pour le moment, il est couvert d’une fine couche de poussière qui donne l’impression qu’il est fardé d’un rideau de brume, éteignant, étouffant son si puissant rayonnement. Il n’a pas le sentiment d’avoir failli pourtant, d’avoir choisi d’être ici, au lieu des fonds marins exubérants, de vie, de poissons, de mystères étonnants.

Il ne se souvient plus trop quand tout est arrivé, ou à l’inverse, il s’en rappelle trop bien, et veut à tout prix l’oublier,

ce jour de soleil vivifiant où il s’était laissé entraîné par la marée, sur ce sable blond et doux, pour profiter d’un monde apaisé et serein, au bord de l’océan. Il écoutait les vagues le faire chanter, tandis qu’il admirait le ciel d’un bleu profond. Il a soudain senti qu’on l’empoignait, sans même avoir le temps de s’affoler. Il a vu la petite main, les doigts potelés… Un enfant. Il a souri et a accepté de servir de jouet. Mais très vite les adultes s’en sont mêlés, intrusifs, possessifs, avides de le tripoter. Ils n’ont fait aucun cas des pleurs du bambin ainsi dépossédé. Ils ont pris sa pureté, sa perfection, pour un signe de félicité, ce qui est vrai en soi, mais qu’ils se sont empressés de souiller, en le mesurant, le calibrant, l’évaluant, pour finir par lui coller une étiquette dessus. Il est passé d’un coup de miracle à marchandise, d’oracle à convoitise, de jouet à emprise.

Et cela n’a plus cessé : échangé, exposé, sali, défraîchi ; il n’est plus resté une entité unique et belle, mais un objet vénal et servile. Il ne rayonnait plus, il racolait. Il ne vibrait plus, il tremblait.

Sans arrêt, sans interruption ; éveillé ou endormi, le cauchemar perdurait.

 

Jusqu’à tomber dans l’oubli, ou pire, le mépris.

 

Ce tiroir, cette commode, cette relégation.

Et cette masse grouillante de souvenirs humiliants.

 

Aucune issue, aucune solution, aucun avenir non plus.

Un fossile vivant. Une relique pétrifiée.

 

Et un désespoir absolu.

Pas des regrets, non : une incompréhension.

Pas de tristesse, pas du tout : une douleur sans nom.

Pas de rêves gâchés, mais une vie défigurée.

 

Puis l’attente, l’immobilité, la gangue ignoble dont il n’arrive pas à se débarrasser,

malgré ses efforts, malgré ses appels, malgré ses tentatives pour redevenir ce qu’il était.

Trop d’épuisement, trop de souillures, trop d’années qui ont passé.

 

Un coquillage comme une étoile éteinte, comme un espoir vain, comme un échec avéré.

Un coquillage qui a oublié ses trésors secrets pourtant,

cette force incroyable qui l’a tenu à travers ces errements,

ces songes qui l’ont toujours habité, malgré tout,

cette puissance qui ne demande qu’à se réveiller.

 

Il suffit d’un souffle, d’un baiser, pour que la couche de poussières collées se détache, se dissolve, s’éparpille enfin.

Il suffit d’une caresse, d’un toucher léger, pour que les couleurs se remettent à vibrer, en un arc-en-ciel illimité.

Il suffit d’une chaleur ténue, d’une énergie distillée, pour que son chant puisse résonner à nouveau, dans l’écume et les embruns.

 

Un coquillage qui n’est pas loin, de sa rédemption, de sa solution, de son sauveur et de son ange gardien qui ne l’a jamais quitté, dans le noir le plus absolu, dans le silence le plus effrayant, dans la solitude la plus abjecte : il était là, ce guide aimant, cet être d’or et d’eau, cette bonté pulsation, cette merveille de pardon.

Il n’attendait que d’être appelé, considéré, autorisé à étendre ses bras, ses ailes, pour l’envelopper et l’étreindre, dans un geste d’amour infini,

et faire disparaître cette coquille qui n’était pas une parure mais une prison,

et dissoudre cette spirale qui ne conduisait qu’à la folie,

et briser ce cycle infernal dans lequel il était enfermé.

 

Un coquillage qui n’a plus d’autre choix aujourd’hui que de se laisser porter, par la confiance en laquelle il n’a plus foi, par l’espoir auquel il pense ne plus avoir droit, par les rêves qu’il croit déchirés,

parce qu’il est temps pour lui de se délester de cette armure qui lui a fait plus de mal que de bien, parce qu’il est temps d’admettre que le monde est en train de changer, parce qu’il est prêt à l’accompagner.

 

Un coquillage qui ne soupçonne pas combien il a à offrir, libéré de ce qu’il était, pour devenir irradiant et parfait, pur en fait, après tout ce chemin parcouru, qui lui a offert le plus beau des cadeaux dans l’adversité, dans la violence, dans le renoncement : l’abandon de ses illusions, pour révéler ce qui bat en lui, sans fin,

 

un amour magnifique et puissant.

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