La tortue des Galapagos

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle est énorme, bien loin de l’idée que l’on se fait d’une pauvre petite tortue perdue. Elle, elle pèse plusieurs centaines de kilos, affiche la taille d’un petit humain, mais avec la mémoire des temps anciens.

Elle promène sa carcasse d’os et d’écailles, à travers cette île qu’elle n’a jamais cessé d’habiter ; depuis, quoi, cent quarante ans ? 

 

Elle ne se lasse pas de parcourir ces contrées qu’elle a toujours connues. Elle voit les changements des années sur la végétation, les variations du climat et de l’environnement. Elle reconnaît avec plaisir des endroits oubliés. Elle revoit jaillir des désirs qu’elle croyait perdus à jamais.

 

Elle continue d’avancer malgré tout, elle ne s’arrête pas, elle sait bien qu’elle ne file pas à la vitesse du vent, mais ce n’est pas pour cela qu’elle coupe pas son élan. Elle veut sans cesse découvrir ce qui a changé, ce qui a poussé quand elle était partie ; ce qui a germé, ce qui a grandi, durant ces années écoulées ; ce qui va venir, ce qui va sourire à son retour récurrent.

 

Elle avance à son rythme, certes lent, mais qui est bien plus constant que la majorité : car elle sait ce qu’elle veut, elle sait où elle doit aller, elle a compris qu’il ne sert à rien de courir plusieurs lièvres à la fois ; vain, usant, imbécile aussi.

Elle a deviné au travers des replis du temps, sous les couches des années accumulées, une sagesse dont elle se repaît,

 

la nécessité d’avancer pour se sentir vivant,

le besoin d’apprendre pour ne pas s’encroûter,

l’utilité des rencontres afin de progresser.

 

Alors elle s’y tient. Elle continue. Elle poursuit son chemin.

 

Elle remarque bien de ces animaux qui la narguent, qui sautillent par-dessus sa carapace ornée de cicatrices et de mosaïques ciselées. Elle les regarde avec dédain, car elle sait qu’elle va les retrouver, un peu plus loin, la carcasse éventrée, l’œil vitreux, victimes de leur propre aveuglement.

Elle contournera alors leurs cadavres encore chauds, certaine de ne revoir que des os quand elle passera à nouveau.

 

Et elle ne versera ni larme, ni prière, sur leur destin tragique et prévisible pourtant.

 

Elle, elle a mieux à faire, encore à apprendre, toujours à s’instruire, car le voyage est encore long jusqu’à la sagesse à laquelle elle aspire.

 

Mais elle a un atout, mais elle a un allié : le temps, qui joue à ses côtés. Elle n’en a pas conscience, mais ce fil qui la conduit n’est encore qu’au tout début de la magnifique tapisserie qu’il est en train de tisser. Et le paysage qui se dessine, les personnages qui vont y participer, ne sont pour le moment qu’à peine esquissés.

 

Qu’elle continue donc, cette tortue terrestre. Elle servira de repère, de balise, de phare, à bien des générations. Un modèle de constance, un image de persévérance,

pour le plus beau des cadeaux

 

la félicité.

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