Le métier à tisser et le tapis inca

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La machine est impressionnante, toute de bois et de fils blancs. Elle ressemble à une cathédrale qui serait étayée de toiles d’araignée. L’impression est étrange d’ailleurs, de voir ce vieux métier à tisser prendre des airs de jeune premier, alors que l’évidence est là : les années sont passées.

En ce jour, il trône dans cette vaste pièce, avec de hauts plafonds, mi-relique, mi-symbole, d’un passé qui n’est plus. Il ne sait pas trop quoi faire ainsi, de tous ces talents qu’il connaît. Il est bardé de diplômes et de savoirs qu’il n’arrive plus à employer. Il voudrait bien à nouveau frémir, construire et élaborer, des merveilles de tissus, des trames de tapisseries, mais il n’y a personne pour le lui demander.

 

Ah. Si, en réalité.

 

Il l’aurait presque oublié, tant il est obnubilé par sa propre fascination pour ce qu’il est. Ce tapis, là-bas, à l’entrée, tout bariolé de motifs colorés, un peu géométriques, un peu passés ; des comme on n’en fait plus, surtout pas lui d’ailleurs, il doit bien se l’avouer : ce tapis-là est bien au-delà de sa compréhension, bien plus loin que sa petite génération, bien plus profond que ses petites expéditions, bien plus joyeux qu’il ne l’a jamais été.

C’est bien simple : ce n’est pas un tapis, c’est une porte d’entrée

 

sur le monde en vrai,

sur l’amitié la plus avisée,

sur l’accueil sans contrepartie,

sur l’échange à l’infini.

 

Mais ce métier à tisser, un tel intrus, ça l’effraie, ça l’énerve en réalité. Un qu’il ne peut pas contrôler, un qui ne s’en laisse pas conter, un qui ne demande que du partage et ne veut pas de soumission.

 

Un être libre, un miroir,

 

sur ces petites compromissions que l’on accepte de subir sans trêve,

sur ces petites exactions qui brisent nos rêves,

sur ces minuscules abdications quotidiennes qui finissent par se transformer en haine.

 

Alors, va-t-il oser ? Va-t-il enfin sortir de ce schéma pernicieux ? Affronter cet inconnu bienséant, cet intrus bienfaisant,

qui va enfin l’aérer un peu,

qui va enfin lui ouvrir les yeux,

qui va enfin le présenter au monde, tel qu’il est, tel qu’il deviendra, pour ce plus beau des cadeaux

 

une confiance partagée,

un regard complice,

un sourire en coin,

 

Oui, cela s’appelle tendre la main, et admettre que l’on ne sait pas tout, et que se laisser guider par le soleil du matin, par un parfum léger, par une surprise jolie,

 

ouvre à plus grand que soi,

offre plus que des joies,

 

le presque bonheur d’avoir enfin trouvé

quelqu’un sur qui se reposer,

quelqu’un à qui confier

ses doutes,

ses peines,

ses secrets.

 

Une compagnie précieuse à préserver,

 

un ami, un vrai.

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