Le moulin

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Planté sur une colline, au milieu des vents, il se dresse fier et solide, immuable gardien. Il contemple à ses pieds les champs de tournesols et de blés, qui donneront toutes ces graines qu’il s’emploiera à broyer.

Il se sait impressionnant, avec sa tour massive, de pierres blondes et rondes, ainsi que ses ailes déployées, couvertes de draps blancs. Il ne se demande pas son origine, ni sa justification, au milieu de ces paysages changeants ; il se contente d’être là, ancré sur ce surplomb, visible de partout.

Il devrait pourtant…

se poser la question de son rôle, maintenant que le progrès ouvre des brèches mécanisées dans son activité ;

s’arrêter de tournoyer, pour se rendre compte que son meunier est parti, depuis longtemps déjà ;

 vérifier si ce qu’il contemple est un grenier à grains ou un désert en avancée.

 

Pour le moment, il fait virevolter ses ailes, en une danse déchaînée, de joie et d’euphorie même, incapable de se modérer, ni de se comprendre ce que cela peut avoir d’effrayant, cette vitesse excessive de ses ailes immenses, cette meule qui pulvérise chaque graine sous son poids monstrueux.

 

Un moulin qui n’est plus qu’un vestige, du passé et d’un temps révolu.

Un moulin beau et clair, mais qui ne sert plus à rien.

Un moulin enchanteur, sans plus la magie des fées des champs.

 

Le sentiment est étrange, quand l’on s’approche de lui, en montant par ce sentier escarpé. Une petite balade à travers les blés, au milieu des insectes et des chants des oiseaux ; une escapade bienvenue, dans la course effrénée du quotidien.

Pourtant, plus l’on s’approche, plus une ombre étrange semble nous gagner. Le soleil est toujours là, le ciel encore bleu, le moulin stoïque et imposant. Une nostalgie sournoise nous saisit soudain, devant ce géant oublié, des hommes et des prés. Le sentiment d’une anomalie, d’un décalage malséant : la gaieté, le bonheur tout autour, mais, au pied de son enceinte, ce moulin ne paraît plus si accueillant ; une sorte d’ogre et de vampire à la fois, un être qui aurait besoin d’amour insatiable, qui aspirerait les plaisirs de chacun, pour se les approprier et ne plus les rendre, faute pour lui d’être capable de les générer vraiment.

Si l’on passe outre, si l’on ose pousser sa lourde porte de bois et de fer forgé, l’on pénètre alors dans une tour sombre, bien loin de l’image lumineuse et vivifiante qu’il voulait donner. On écarte quelques toiles d’araignée, on dérange une ou deux chauve-souris, rien de bien méchant au fond, mais dans un tel décalage avec l’extérieur ensoleillé, que cela en devient malsain. Une sorte de schizophrénie inattendue, une tristesse parée de rubans colorés.

Il faut alors du courage pour monter au grenier. Attaquer avec précaution les barreaux de l’échelle de bois, monter pas à pas, avec attention, et soulever la trappe qui résiste tant qu’elle peut.

 

Et là, la surprise complète, le choc total : une chambre de poupée !

 

Un lit à baldaquin sur la gauche, près de la fenêtre condamnée ; un grand miroir en pied, qui ne renvoie plus que le néant ; une malle à jouets, cadenassée et scellée. Et surtout, ce tapis au milieu, sur le sol, rouge et bleu : une merveille d’arabesques et de déliés, un bijou de tissage et de talents… enfoui sous la poussière et le gris, ses couleurs étouffées.

 

Il ne faut plus hésiter ! Sauter d’un bond sur le parquet qui grince, en récriminations d’être ainsi dérangé, courir presque jusqu’à l’huisserie, et pousser d’un grand geste affirmé, ce volet qui n’aurait jamais dû exister.

 

Et là, assister au miracle du renouveau.

La poussière qui s’envole, qui se volatilise.

Les bestioles grouillantes qui se carapatent au loin, dans la forêt.

Le miroir soudain, qui se met à briller : une lumière intense, insoutenable, qui purifie tout et éclaire enfin

 

les souvenirs oubliés

les regrets enfouis

les espoirs déçus

 

et les vaporise, en une sublimation bienvenue.

 

Le calme est revenu, dans cette chambre cachée. Les hirondelles ont refait leur nid sous les poutres lustrées. Les jouets sont éparpillés sur le sol, à droite, à gauche, partout.

Et ce tapis… Un monde à lui tout seul, un univers à explorer, qui dévoile des trésors de magie et d’espaces infinis.

 

Le moulin peut revivre maintenant.

Il n’a plus à prétendre être ce qu’il n’est pas.

Il n’a plus à essayer de séduire des promeneurs désœuvrés.

Il n’a plus à feindre l’exaltation.

 

Il peut enfin être ce qu’il est : un symbole méritant, du temps qui file et de la nécessité

de ne pas perdre l’essence de ce que l’on est,

de ne pas essayer de se farder pour plaire,

de ne pas singer les autres que l’on veut attirer.

 

Ce moulin est un vétéran, peut-être, mais vaillant et fier. Il n’a pas à renoncer à ses prérogatives, ni à ses talents ; ils sont la preuve merveilleuse que chacun est unique et le restera, même dans un monde changeant.

 

Ce moulin se dresse toujours, encore aujourd’hui, au milieu de ces champs. Il n’y a plus de meunier, ni d’âne vigoureux. Il y a des enfants en revanche, qui jouent à se cacher, à découvrir l’endroit et à apprendre la vie.

 

Il n’est plus une machine, il est un être vivant.

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