L'Arbre Majuscule

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Vous n’avez pas le choix, c’est une évidence, c’est un fait : vous devez le révérer.

 

Levez la tête d’abord, car il n’y a aucune autre façon d’essayer de l’appréhender. Essayez même d’ailleurs, de tâcher de suivre du regard ses innombrables branches, son feuillage hirsute, son ramage époustouflant.

C’est impossible, c’est sidérant, il dépasse l’entendement.

 

Il est la Vie, la Nature et le Monde réunis.

Il est la preuve que tous peuvent cohabiter en harmonie,

 

les lutins et les enfants,

les elfes et les parents,

les fées et les ombres,

les esprits et les trolls,

le petit peuple et les humains.

 

Et il est là pour vous, qui êtes tombée dessus, au détour d’un chemin perdu.

 

Vous ne pensiez même pas le rencontrer, perdue dans vos pensées, de remords et de contrition. Vous marchiez sans but, errante dans la futaie, sans prendre même garde où vous mettiez les pieds. Cela aurait pu durer longtemps, cette rumination,

sur ce que vous auriez dû faire et qui n’a pas été,

sur ce que vous auriez pu faire et que vous avez raté,

sur ce que l’on vous dit de faire et que vous ne pouvez plus supporter.

 

C’était une bonne idée, cette envie d’air pur et de forêt. La seule vraie décision qui va vous sauver, égarée que vous êtes dans ce cycle incessant, d’échecs et de frustrations :

pourquoi n’y arrive-je pas ? 

Pourquoi faut-il que je perde tout ce temps ?

Pourquoi sont-ils heureux, tous, sauf moi ?

 

Il ne faisait pas très beau pourtant, la pluie venait de cesser, le sol était boueux, mais non, vous n’avez pas renoncé,

à chercher une solution,

à vous résigner,

à croire en votre bonne étoile, malgré les rencontres décevantes, malgré les personnages malotrus, malgré cette foule dans laquelle vous êtes dissoute et inconnue.

 

Vous ne l’avez pas réalisé, mais vous étiez attendue. Vous n’avez pas pris garde à cette loutre taquine, qui vous a saluée à votre arrivée sur les lieux, de son ruisseau murmurant ; ni à cet écureuil qui a fait des bonds en vous apercevant ; et le signal immanquable pourtant, qui aurait dû vous sauter aux yeux : ce cerf, énorme et majestueux. Vous l’avez suivi en fait, vos pas dans ses sabots, votre parcours dans le sien. Pensez-vous ! Sans cela, vous n’aviez aucune chance, ne serait-ce que d’avoir le droit de l’imaginer,

 

ce géant impassible et droit, ce maître du Temps et des destinées.

 

Et la vôtre donc, que vous exposez à ses racines, à son tronc, à ses branches et à ses feuilles bruissantes,

de tous ces peut-être oubliés,

de tous ces malentendus,

de tous ces carrefours ignorés.

 

Il vous considère, il vous fait cet honneur.

 

Il lit en vous la perdition, il voit dans votre esprit la brume du doute, l’angoisse du moment et cette question rémanente et violente,

 

pourquoi m’a-t-il quittée ?

 

Il ne vous juge pas, il ne s’abaisse pas à cela. Il comprend, l’indépassable désarroi créé par un amour trahi.

Il pourrait vous dire que cet homme n’est pas mieux loti que vous, tout autant dans la déraison.

Il pourrait vous faire entendre, que son départ est une chance, enfin, de tout recommencer.

Il pourrait vous montrer aussi, combien cela va vous libérer,

des conventions de façade,

des sourires feints,

de cette posture d’épouse parfaite, juste pour la galerie.

 

Il n’en fera rien.

 

Il va vous emporter

dans un monde où les futurs sont à inventer,

dans une galaxie d’émotions que vous ne pouviez même soupçonner,

dans un voyage aux confins du plus abyssal des gouffres que vous puissiez envisager : votre cœur blessé.

 

Et il va vous donner un rameau, tout petit, par rapport à ce qu’il est : deux branches un peu tordues, quelques bourgeons, et une fleur au bout, rose et dorée.

 

Vous allez prendre ce cadeau, sans hésiter, le remercier autant que vous pouvez, sans même prononcer aucun mot, juste en pensées. Vous allez porter ce rameau à votre poitrine, au centre, exactement, et vous allez le laisser s’installer, prendre racine, peu à peu,

vous ancrer dans le présent et non plus dans le regret,

vous inonder de pétales doux et légers, et non plus du boulet de l’échec supposé,

vous donner des fruits succulents et non plus le goût amer du passé.

 

Alors vous pourrez enfin,

 

vous autoriser à vous rouler dans l’herbe verte et tendre, le cœur léger,

vous offrir ces moments qui n’étaient plus depuis des lustres, de prendre soin de vos besoins,

vous donner le droit de n’en faire qu’à votre tête et non plus selon des obligations périmées.

 

Vous êtes rentrée chez vous maintenant. Vous ne savez plus bien comment. Il fait nuit, la voiture est dans le garage, rangée, les lumières du salon allumées.

Oui, vous avez retraversée toute cette forêt, perdue dans un songe éveillé.

Oui, vous n’aviez rien à craindre, tout à espérer.

Oui, cette rencontre a eu lieu, et devant des milliers de témoins.

 

Vous vous levez du divan, vous allez vers votre sac à main, le orange, avec ces poches partout. Vous plongez la main dedans, le cœur battant, à nouveau d’excitation.

 

Vous le contemplez alors, comme une petite fille émerveillée par la neige qui soudain enveloppe son monde de douceur et de blanc :

 

ce rameau, si petit, si fragile,

 

mais qui vient de vous offrir l’espoir en cadeau.

 

Embrassez la vie maintenant ; elle n’attend plus que vous et votre joie retrouvée.

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