Le homard et la murène

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une eau limpide et poissonneuse, un ciel clément.

Des rochers grouillant de vie, des coraux à foison.

Et deux inconnus qui se croisent soudain.

 

Un homard rouge vif, toutes pinces dressées, la carapace flamboyante des expériences passées.

Une murène noir et bleu, une beauté effilée, qui hésite toujours entre mordre ou enlacer.

 

Ils se sont observés longtemps, après cette rencontre imprévue. Ils se sont jaugés aussi, en une danse de séduction et de menace larvée, hésitant, et l’un et l’autre, entre faire jouer leurs défenses ou leurs armes plutôt :

des pinces acérées et puissantes,

des dents carnassières et marquantes ;

ou offrir enfin ce qu’ils ont de meilleurs à donner :

une robustesse et une fidélité hors norme,

une efficacité et un sens de la nichée peu courant.

 

Ils ont fini par danser, le jour, la nuit, au milieu des bans de merlus, parmi les coquillages clinquants. Ils continuent encore d’ailleurs, à vouloir s’étreindre et se dire qu’ils se sont bien trouvés.

 

Ils rêvent encore, ils rêvent beaucoup. Ils sont très différents. Trop.

 

Il est rageant d’annoncer une fin programmée. Il est triste de dire que cela ne peut pas arriver. Il y a tant besoin d’amour, de chacun de leur côté. Il y a tant de désirs et de projets concernés.

 

Il ne serait pourtant suffire pour cela soit incarné. C’est ainsi, c’est écrit.

 

Le homard ne rentrera pas dans l’antre de cette murène, quelle qu’en soit l’envie. Il ne passera pas la porte, jamais, même s’il s’en fait une joie.

La murène n’arrivera pas à l’accueillir, trop pressée de vouloir ce bonheur qu’elle croit programmé et certain.

 

Ce n’est pas ainsi que l’amour s’enracine, par des serments et des chants en sourdine. Ils sont allés trop vite, mais pas assez loin, pour s’assurer que la bonne marche de leurs destins communs. Ils sont allés trop peu au fond de leurs êtres réels pour avoir franchi la barrière entre le vrai et le superficiel.

 

C’est frustrant, vraiment, en ces temps où sont tant besoin l’équilibre et la joie, mais ce n’est pas à travers ces deux-là que le monde renaîtra.

 

Ce n’est pas une erreur, ce n’est pas une faute, de vouloir tenter le sort et de croire au partage. C’est ainsi que l’on découvre qui l’on est vraiment : face à l’altérité qui gratte les oripeaux et creuse jusqu’à la vérité qui dérange.

Être à deux ne veut pas vouloir dire s’oublier. Cela veut surtout offrir la chance de grandir et de progresser.

 

Cette union improbable aura au moins servi de leçon,

 

au homard pour qu’il comprenne que telle n’est pas sa place : dans une nasse, même ornée de rubans ;

pour la murène, qu’elle n’est pas une menace, pour autrui mais pour elle surtout.

 

Ils continueront chacun leur découverte des vastes océans, après cet égarement passager ; et ils trouveront enfin celui ou celle qu’ils cherchaient,

 

mais ce n’est pas aujourd’hui, ce n’est pas maintenant.

 

La vie n’est qu’un perpétuel recommencement.

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