Le lapin gris

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un peu fatigué, les oreilles baissées, un lapin gris est accroupi sur le sommet d’une colline défraîchie. Tout autour de lui semble ravagé, l’herbe desséchée, les arbres tordus, pas un chant, pas un cri ; il n’y a que lui et ce paysage rabougri.

Il regarde son pelage, tâché, mité ; il contemple ses pattes, blessées et crottées ; il sent son estomac gargouiller : voilà des lustres qu’il n’a pas fait un vrai déjeuner.

Il est perplexe, un peu sonné, de se voir ainsi expatrié, sans l’ombre d’une idée de comment il a abouti sur ce terrain pelé. S’il essaye de se souvenir, de se rappeler, il voit des images de foin et de clapier, de congénères enfermés et tarés, incapables de s’évader de la prison dans laquelle ils se sont tout seuls enferrés. Il était parmi eux, il y a peu, entassé avec cette troupe de dégénérés, infoutus de prendre conscience de leur état de captivité et de la logique absurde, désespérée, qui les y a conduits sans un regret. Il se croyait heureux aussi, persuadé d’avoir fait ce qu’il fallait, certain d’être du bon côté de la cage, non pas derrière ces barbelés, mais au cœur d’un champ de félicité. Quelle ironie ! Le prisonnier qui se réjouit d’être ainsi rabaissé !

 

Alors que s’est-il passé ? Comment est-ce arrivé, cette expulsion, cette translation, de bagnard décérébré à lapin en liberté ?

Il a pris un coup de pied dans le fondement, le rongeur, de celui qui vous propulse hors du néant, vers la lumière et l’espoir, au lieu de ce criant désespoir. Ah, certes, cela l’a un peu surpris, d’être soudain catapulté vers l’infini, loin de ce marigot ignoble et pourri ; mais même s’il n’en a pas conscience, cette extraction fut sa chance, celle de ne pas finir en civet d’ici la fin de l’année, ou pire, en mort vivant pour les prochaines années.

S’il y réfléchit bien, il pourrait peut-être se souvenir de cette impulsion brutale, inédite, qui l’a poussé à tourner la tête, et vite, vers cette musique, ces mots, qui lui ont nettoyé les idées, le cerveau. Bien sûr, ce n’est pas comme cela qu’il attendait une libération anticipée. Lui était persuadé, dur comme fer, qu’il avait accompli exactement ce qu’il fallait faire : sortir de ce bois sombre où il a vu le jour, se sauver de ce monde immonde qui a failli le cuire comme dans un four. Alors cette tribu d’allumés, ces pseudo-privilégiés lui ont paru ce qui semblait le plus approprié ; le sentiment d’être à part, distingué, et sur de la vérité.

Quelle méprise ! Quelles foutaises ! Un aveuglement complet et un gros malaise…

 

Ainsi le voici revenu au point de départ, loin de ces fainéants, ces gros lards, et il n’a pas intérêt à essayer d’y retourner, sinon il va se faire allumer !

Maintenant, il doit fixer l’horizon et non plus ces idéaux en carton.

Maintenant, il doit se reconstruire et s’inventer un avenir.

Maintenant, il a l’opportunité de se métamorphoser.

 

Oui, il est décati. Oui, le ciel paraît bien gris. Oui, les environs sont ternis. Mais ce n’est que temporaire, le temps qu’il reconstitue ses idéaux, assure ses arrières. Il a fait le plus dur, il n’aura plus une vie de torture. Il est mal en point, il est chafouin, mais il a pris le bon chemin, enfin. Il importe à présent qu’il oublie ce qu’il était avant, cet esclave, cet animal à la bouche pleine de bave, toujours un truc aux lèvres, à se croire en pleine fièvre.

C’est fini. La page est tournée, le passé enfoui et remisé.

 

Ce que ce lapin ne voit pas est que le soleil brille déjà, qu’une petite brise légère commence à aérer l’atmosphère, qu’une odeur de printemps et de renouveau est en train de lui titiller les naseaux.

Car s’il essaye, il réalisera qu’il n’est plus le même déjà. Que les stigmates qu’il porte sont la preuve qu’il était temps qu’il s’en sorte, qu’il n’y avait pas d’autres manières pour lui de transcender la matière.

 

À présent, il doit avancer, en direction de cette vallée, au pied de l’horizon ; un voyage tranquille, paisible, à peine conscient, perceptible, tellement la voie est directe et l’issue parfaite. Il va trouver sur sa route des rencontres, des hasards qui vont lever ses doutes. Il va croiser des paysages, des lumières qui vont faire revenir sur son visage un sourire fier, et non plus cette arrogance, cette outrecuidance que lui seul connaissait les évidences.

Qu’il se décide et parte sans attendre qu’une nouvelle calamité le trucide. Cette progression vers l’ailleurs sera la garantie que son existence deviendra meilleure, et ses rêves colorés, non plus noyés dans la fumée.

 

Un lapin qui se croyait un redoutable guerrier et qui n’était que le jouet de son impulsivité.

Un lapin qui était sûr d’être l’élu, le distingué, et qui n’était qu’un fantôme agité.

Un lapin qui enfin va occuper la place qui l’attendait, après toutes ces années d’irresponsabilité.

 

Quand il aura rejoint cet horizon, ce lendemain, il comprendra combien son égarement était sans fin. Quand il sera posé au bord de cette mer, il saisira qu’il revenait de l’enfer. Quand il contemplera son bonheur et sa joie, il pourra cette fois remercier qui de droit : la Vie, bien sûr, même impitoyable, même dure ; son âme surtout, d’avoir tenu le coup.

Et il s’assiéra alors, dans une lumière de bleu et d’or, et il poussera un grand cri :

« J’ai réussi ! »

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